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Chapitre 11 - Le dernier séjour de Marianne

Chapter 11 - Chapitre 11 - Le dernier séjour de Marianne

Marianne Vardon était morte dans une chambre avec vue sur un parking.

Ce dĂ©tail avait longtemps fait rire Élise d’un rire triste. Sa mĂšre, qui aimait les jardins, les rideaux clairs et les balcons de ville, avait passĂ© ses derniĂšres semaines Ă  regarder des lignes blanches peintes sur l’asphalte. Elle disait que ce n’était pas grave. “Les gens qui se garent mal sont une distraction suffisante.”

Élise s’était accrochĂ©e Ă  cet humour pour survivre.

Elle n’avait jamais voulu revoir le dossier mĂ©dical complet.

Le chagrin donne parfois à la négligence un nom plus doux: incapacité.

Olivia demanda les archives de l’hĂŽpital. Comme prĂ©vu, on rĂ©pondit qu’il faudrait du temps. Alors Arthur parla. Encore lui. Le mari effacĂ© de Diane, le pĂšre qui avait signĂ© trop de choses et regardĂ© ailleurs trop longtemps.

— Il y avait une infirmiùre, dit-il. Diane l’appelait Rose. Elle venait parfois à la maison aprùs la mort de Marianne.

Élise le fixa.

— Pourquoi une infirmiùre de ma mùre venait chez vous ?

Arthur avala.

— Je ne posais pas de questions.

— C’était votre spĂ©cialitĂ©.

Il baissa la tĂȘte.

— Oui.

Meryl trouva l’infirmiùre avant la police.

Elle s’appelait Rose Deacon, vivait dans un appartement modeste Ă  quarante minutes de lĂ , et avait quittĂ© l’hĂŽpital peu aprĂšs la mort de Marianne. Quand Harris frappa Ă  sa porte, elle ne fut pas surprise.

— J’attendais ce moment depuis trois ans, dit-elle.

Rose accepta de parler Ă  Élise, mais seulement dans un lieu neutre. Elles se rencontrĂšrent dans une salle vitrĂ©e de l’hĂŽpital, en prĂ©sence d’Olivia, de Harris et d’un avocat commis pour Rose.

La femme avait la cinquantaine, des cheveux gris coupĂ©s court, des mains nerveuses. Elle ne ressemblait pas Ă  une criminelle. Elle ressemblait Ă  quelqu’un qui a fait une chose lĂąche et s’est punie chaque matin sans jamais assez rĂ©parer.

— Votre mĂšre Ă©tait lucide, dit Rose dĂšs le dĂ©but.

Élise sentit ses yeux piquer.

— Je le sais.

— Non. Pas juste “lucide pour une malade”. Lucide juridiquement. Elle savait ce qu’elle signait. Elle savait que vous vendiez l’appartement. Elle savait que Diane voulait faire annuler la vente.

Olivia prit des notes.

— Diane vous a demandĂ© de modifier quelque chose ?

Rose ferma les yeux.

— Pas modifier. Retarder.

— Quoi ?

— La transmission d’un courrier Ă  MaĂźtre March. Marianne avait Ă©crit une dĂ©claration sur Diane. Elle voulait qu’elle parte le jour mĂȘme Ă  l’étude. Diane m’a dit que cela ferait trop de peine Ă  Élise, que Marianne Ă©tait agitĂ©e, qu’il fallait attendre qu’elle “revienne Ă  elle”. J’ai attendu.

— Combien ?

— Deux jours.

Élise comprit avant la suite.

— Et ma mùre est morte.

Rose hocha la tĂȘte.

— Le lendemain matin.

La piĂšce devint floue.

Deux jours. Une lettre. Une vĂ©ritĂ© tenue dans un tiroir parce qu’une infirmiĂšre avait acceptĂ© la version d’une femme bien habillĂ©e.

— Qu’y avait-il dans cette lettre ? demanda Élise.

Rose sortit une enveloppe froissée de son sac.

— Je l’ai gardĂ©e. Je n’ai pas eu le courage de la dĂ©truire ni celui de la donner.

Olivia la prit avec précaution.

L’écriture de Marianne apparaissait sur le papier.

“Diane Carter n’est pas venue me remercier. Elle est venue nĂ©gocier mon silence. Elle sait que Julian a dĂ©jĂ  hypothĂ©quĂ© une partie de l’entreprise sans en parler Ă  Élise. Elle sait aussi que Roland Sutter agit pour un promoteur nommĂ© Ridgeview. Si ma fille utilise son hĂ©ritage, ils essaieront un jour de le lui reprendre. J’interdis Ă  Diane d’assister Ă  mes dĂ©cisions mĂ©dicales ou successorales.”

Élise pleura sans bruit.

Sa mĂšre avait vu.

Elle avait essayé de parler.

Et le monde poli de Diane avait retardé la lettre juste assez longtemps.

Rose ajouta:

— Il y a autre chose.

Élise leva les yeux.

— Le soir oĂč votre mĂšre est morte, Diane est venue aprĂšs les heures de visite. Elle a dit qu’elle devait rĂ©cupĂ©rer un peignoir. Le peignoir vert.

— Celui que Vanessa portait.

— Oui.

— Mais il Ă©tait chez moi aprĂšs la mort.

— Parce que Marianne a refusĂ© de le lui donner. Elles se sont disputĂ©es. J’ai entendu votre mĂšre dire: “Vous ne porterez jamais ma fille comme un manteau.”

Élise ferma les paupiùres.

Marianne avait eu cette phrase. Bien sûr.

— Diane l’a touchĂ©e ?

Rose hésita.

— Pas comme vous l’entendez. Elle lui a pris le bras. Fort. Votre mĂšre Ă©tait fragile. J’ai vu un bleu le lendemain.

Harris se pencha.

— Avez-vous signalĂ© ?

Rose secoua la tĂȘte.

— J’avais peur de perdre mon poste. Diane connaissait un administrateur.

Élise regarda cette femme qui pleurait devant elle.

Pendant longtemps, elle aurait peut-ĂȘtre consolĂ©. Elle avait ce rĂ©flexe: soulager les gens qui venaient de lui faire mal en reconnaissant leur honte. Cette fois, elle ne le fit pas.

— Votre peur a coĂ»tĂ© la voix de ma mĂšre.

Rose accepta la phrase.

— Oui.

L’enquĂȘte sur Marianne ne prouva pas un meurtre. Pas au sens que la loi exige. Mais elle prouva intimidation, pression, tentative de captation, falsification d’accĂšs mĂ©dical et rĂ©tention de document. Diane n’avait peut-ĂȘtre pas tuĂ© Marianne. Elle avait essayĂ© de tuer ce que Marianne savait.

Ce n’était pas moins grave pour Élise.

Le soir, elle alla voir Lucas, dĂ©sormais rentrĂ© dans une maison sĂ©curisĂ©e que lui prĂȘtait Olivia. Le petit garçon jouait avec ses voitures.

— Mamie Marianne Ă©tait fĂąchĂ©e ? demanda-t-il.

Élise s’agenouilla.

— Oui. Mais pour les bonnes raisons.

— Elle nous protùge ?

Élise regarda le peignoir Ă©meraude posĂ© sur une chaise, soigneusement pliĂ©.

— Elle a essayĂ©. Maintenant c’est Ă  moi.

Son téléphone vibra.

Message d’un numĂ©ro inconnu.

Une photo.

La tombe de Marianne.

Sur la pierre, une rose blanche fraĂźche venait d’ĂȘtre dĂ©posĂ©e.

Rose ne demanda pas pardon tout de suite. Peut-ĂȘtre parce qu’elle avait compris que le pardon, dans cette piĂšce, n’était pas un objet disponible. Elle posa seulement ses deux mains sur la table pour qu’on voie qu’elles ne cachaient rien. Ce geste, plus que ses larmes, donna Ă  Élise l’impression qu’elle disait enfin vrai.

Harris demanda pourquoi elle avait conservĂ© la lettre. Rose rĂ©pondit qu’elle ne savait pas. Puis elle corrigea: “Si. Je savais. Je voulais qu’un jour quelqu’un sache que Marianne n’était pas confuse.” Élise sentit son cƓur se serrer. Encore cette obsession des femmes: prouver qu’elles savaient ce qu’elles disaient au moment oĂč quelqu’un de plus puissant avait choisi de ne pas Ă©couter.

La lettre de Marianne ne ressuscitait pas sa mĂšre. Mais elle lui rendait quelque chose d’essentiel: sa luciditĂ© officielle. Dans les familles comme celle de Diane, c’était presque une arme.

Sous la photo, une phrase:

“Diane n’était pas seule Ă  l’hĂŽpital.”

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Élise sentit le sang quitter son visage.

Et dans la vitre, derriùre elle, le reflet de Julian apparut avant qu’elle ne l’entende entrer.

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