CHAPITRE 6 : LA SŒUR ENLEVÉE AUX MORTS

La vérité a parfois l’odeur de la poussière.
Pas celle des aveux, pas celle des tribunaux, mais une poussière grise, accumulée sur les cartons qu’on a volontairement laissés dormir dans des pièces sans visite. Dans l’atelier de ma mère, chaque meuble semblait attendre que quelqu’un prononce enfin le bon prénom.
Ma sœur.
Je répétais le mot sans le dire, comme si ma bouche refusait encore de lui donner une forme.
La commandante Lenoir a fait envoyer la photographie au laboratoire. Elle a aussi récupéré les dossiers d’adoption, les registres de naissance, les archives médicales de la clinique privée où ma mère avait accouché. À onze heures, elle avait déjà l’air de détester plusieurs morts et deux vivants.
— La clinique Sainte-Agathe a fermé en 2006, a-t-elle dit. Une partie des dossiers a brûlé dans un incendie. Très pratique.
Madeleine s’est assise sur un tabouret.
— Claire n’a jamais cessé de chercher. Après la naissance d’Élise, on lui a dit qu’elle délirait, que son chagrin inventait une enfant pour ne pas accepter la perte.
Je connaissais cette chanson.
Les femmes de ma famille, apparemment, perdaient pied dès qu’elles touchaient une vérité interdite.
— Diane savait ? ai-je demandé.
Madeleine a baissé les yeux.
— Diane travaillait alors avec Paul Varenne sur les dossiers de la fondation. Elle avait accès aux comptes, aux médecins, aux avocats. Elle savait beaucoup de choses que personne ne lui avait confiées.
Mon téléphone a vibré.
Un message de numéro inconnu.
« Tu veux voir ta sœur ? Viens seule au théâtre Saint-Roch à 18 h. Pas de police. Pas ton père. »
Une photo suivait.
Une femme d’une trentaine d’années, attachée à une chaise dans une loge sombre. Cheveux bruns, visage marqué, yeux ouverts malgré la peur.
Elle me ressemblait.
Pas comme une copie. Comme un souvenir plus ancien.
La commandante Lenoir m’a pris le téléphone des mains.
— Vous n’irez pas seule.
— Bien sûr que si.
— Mademoiselle Valmont—
— Si c’était votre sœur ?
Elle m’a regardée longtemps.
— Justement. Si c’était ma sœur, j’éviterais de lui apporter une autre victime.
Elle avait raison. C’est ce qui m’a mise en colère.
Mon père est arrivé à l’atelier peu après midi. Je n’avais pas voulu qu’on l’appelle. Karim l’avait fait. Je lui en ai voulu deux minutes, puis j’ai vu Armand devant la photographie et j’ai compris qu’il venait de perdre une deuxième fois une partie de sa vie.
— Je n’ai jamais su, a-t-il murmuré.
Je l’aurais accusé plus facilement s’il avait dit autre chose.
— Elle s’appelle comment ? ai-je demandé.
— Si Claire a choisi… peut-être Jeanne. C’était le prénom de sa grand-mère.
La femme de la photo n’avait pas encore de nom, mais déjà un poids dans ma poitrine.
À dix-huit heures, le théâtre Saint-Roch était encerclé sans en avoir l’air. La commandante Lenoir connaissait son métier. Des agents en civil dans la rue, Karim dans une voiture banalisée, mon père retenu à distance parce qu’il avait promis de ne pas intervenir et que personne ne le croyait tout à fait.
Je suis entrée par la porte principale.
La salle sentait la poussière rouge, le velours ancien et la pluie. Sur scène, un unique projecteur éclairait une chaise vide.
Lucas est apparu dans une loge du premier balcon.
— Tu es venue.
Il n’avait plus son assurance de la veille. Sa cravate avait disparu, sa chemise était froissée, son œil droit portait une petite coupure.
— Où est-elle ?
— Pas loin.
— Son nom.
Il a souri, mais sans plaisir.
— Camille.
Le prénom m’a frappée. Camille. Simple. Vivant.
— Qui l’a enlevée ?
Lucas a ricané.
— Tu crois encore que je commande quelque chose ?
Des pas ont résonné derrière moi.
Paul Varenne est monté sur scène par le côté cour.
Il n’avait plus le masque mondain. Seulement un visage dur, impatient.
— Votre sœur a été bien traitée, Élise.
— Comme ma mère ?
Son regard a glissé.
— Claire était devenue dangereuse. Elle menaçait tout ce que nous avions construit.
— Des vols ?
— Des réseaux. De l’influence. Des milliers d’emplois. Vous êtes trop jeune pour comprendre ce qu’il faut parfois protéger.
Cette phrase-là a quelque chose de terriblement banal. Les monstres se présentent rarement comme des monstres. Ils préfèrent se dire responsables.
— Où est Camille ?
Paul a levé une main.
Dans la loge opposée, Diane est apparue.
Elle tenait un téléphone devant le visage de la femme attachée. Camille. Ma sœur. Ses yeux ont accroché les miens à travers la distance.
Je n’ai pas crié.
Je voulais qu’elle voie que quelqu’un arrivait sans s’effondrer.
Diane a parlé avec sa douceur habituelle.
— Élise, tu vas signer un communiqué. Tu diras que la chute d’hier était un accident, que tu es éprouvée, que ton père t’a manipulée. Ensuite nous trouverons une solution convenable pour Camille.
— Tu l’as volée à ma mère.
Son visage s’est fermé.
— Ta mère ne savait pas tenir sa place.
Je crois que c’est là que j’ai cessé d’avoir peur d’elle.
Une femme qui dit cela ne détient pas le pouvoir. Elle détient seulement les restes d’une époque.
Lucas a soudain regardé vers la porte du balcon. Trop vite.
La commandante Lenoir a lancé l’assaut.
Tout s’est passé en fragments : des policiers sortant de l’ombre, Paul reculant, Lucas levant les mains, Diane serrant son téléphone, Camille renversant sa chaise pour tomber hors de portée.
Puis un coup de feu.
Pas vers moi.
Vers le plafond.
Diane tenait une arme.
— Personne ne bouge ! a-t-elle hurlé.
Enfin elle criait.
Et son cri avait moins d’autorité que ses murmures.
Je voyais Camille au sol, vivante, tremblante, mais vivante. Je voyais mon père entrer malgré les ordres, canne à la main, visage blanc.
Diane a pointé l’arme vers lui.
— C’est toi qui as tout commencé, Armand.
Il s’est arrêté.
— Non, Diane. J’ai seulement été lâche assez longtemps pour te laisser continuer.
Elle a ri, les yeux brillants.
— Alors regarde bien ce que ton courage tardif va coûter.
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Son doigt s’est crispé.
Et dans la seconde où la détonation a résonné, Camille a crié mon prénom comme si elle l’avait connu toute sa vie.