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CHAPITRE 3 : LE COFFRE 17

Dans le noir, les gens riches crient exactement comme les autres.

La terrasse a explosé en murmures, chaises déplacées, verres renversés, appels de prénoms. Les téléphones sont devenus des lucioles nerveuses. On entendait la piscine clapoter derrière les baies vitrées, comme si elle se souvenait de m’avoir avalée.

Mon père a saisi mon poignet.

Pas comme Grant l’aurait fait, avec possession. Comme on tient quelqu’un au bord d’un quai.

— Ne bouge pas.

— Lucas—

— Je sais.

Sa voix était calme, mais son pouce tremblait contre ma peau.

Le chauffeur, un homme massif nommé Karim, a allumé la lampe de son téléphone et s’est placé devant la porte. Madeleine a glissé la clé dans sa poche intérieure, sans demander l’avis de personne.

Diane parlait quelque part dans l’obscurité.

— Restez calmes. Le générateur va repartir.

Trop calme. Trop vite.

Le notaire Delcourt, lui, respirait mal. Je l’ai entendu avant de le voir, accroupi près du fauteuil, une main sur sa poitrine.

— Maître Delcourt ?

Il a levé vers moi un visage gris.

— Votre mère… votre mère m’avait confié une enveloppe.

Mon père s’est tourné.

— Où est-elle ?

— À l’étude, dans le coffre… pas ici. Mais le coffre 17… c’est autre chose.

— Parlez.

Delcourt a avalé avec difficulté.

— C’est un coffre ancien, sous la terrasse. À l’époque, votre épouse avait fait refaire les caves techniques. Elle disait que les maisons comme celle-ci n’avaient pas seulement des murs, mais des oreilles.

Un bruit a retenti dans le couloir.

Karim a ouvert la porte brusquement. Personne. Seulement l’ombre d’un rideau.

Quand les lumières de secours se sont allumées, rouges et faibles, Lucas avait disparu.

Diane aussi.

Mon père n’a pas juré. Il n’en avait pas besoin.

Nous sommes sortis par le couloir de service. J’avais enfilé un peignoir trouvé dans un placard par Madeleine, mais sous le tissu, ma peau sentait encore le chlore et la honte. Mes cheveux humides collaient à ma nuque. Chaque miroir traversé me rendait une femme que je reconnaissais mal.

Les invités étaient rassemblés sous la tente, certains excités, d’autres furieux d’avoir peur en public. Un homme que je connaissais depuis l’enfance m’a regardée avec une curiosité obscène. À seize ans, après la mort de ma mère, il avait apporté des pivoines blanches et conseillé à mon père de « m’envoyer me reposer quelque temps ».

Je l’ai dépassé sans baisser les yeux.

Le coffre 17 se trouvait derrière une trappe dissimulée sous les lattes de teck, près du local technique de la piscine. Il fallait savoir où appuyer. Madeleine savait.

— Claire venait ici quand elle voulait pleurer sans que Diane l’entende, a-t-elle dit.

Cette phrase a coupé plus profond que je ne l’attendais.

Ma mère n’était donc pas seulement fragile. Elle se cachait.

Mon père s’est accroupi, malgré sa jambe raide. Pendant un instant, je l’ai vu vieux. Pas puissant. Pas Valmont. Vieux, coupable, fatigué d’avoir survécu à une mauvaise version de sa vie.

Madeleine a tourné la clé.

Le coffre s’est ouvert avec un soupir métallique.

À l’intérieur, il y avait un carnet noir, une cassette vidéo, plusieurs relevés bancaires et une photographie pliée en deux.

Sur la photo, ma mère se tenait près de la piscine, portant la même robe rouge vin. Face à elle, Diane et Paul Varenne semblaient discuter vivement. À l’arrière-plan, mon père apparaissait de dos, près de la baie vitrée.

Au verso, ma mère avait écrit :

« S’ils disent que je suis tombée seule, cherchez le verre. »

Le verre.

Lucas tenait une coupe quand il m’avait poussée.

Ma mère avait-elle tenu un verre, elle aussi ?

Karim a trouvé un vieux lecteur vidéo dans la salle de projection de la villa. Mon père a voulu attendre la police. J’ai refusé. Il m’a regardée longtemps, puis a hoché la tête. Il avait perdu le droit de décider seul de mes vérités.

La cassette grésillait. L’image était mauvaise, tremblante, prise depuis un angle de surveillance ancien.

On voyait ma mère sur la terrasse, vingt ans plus jeune que dans mes souvenirs. Elle portait la robe rouge, sans bijoux, les cheveux relevés. Paul Varenne lui faisait face. Diane était là, cigarette à la main.

Le son crachotait, mais certaines phrases sont sorties nettes.

— Tu ne peux pas prouver les transferts, disait Paul.

— J’ai les copies, répondait ma mère.

Diane a ri.

— Claire, personne ne croira une femme qui parle seule la nuit à ses coutures.

Ma mère a reculé.

Paul a attrapé son bras.

Mon père, dans le salon, a fait un pas vers l’écran.

— Arrêtez, a soufflé Madeleine.

Personne n’a bougé.

Sur l’image, ma mère s’est dégagée. Le verre qu’elle tenait est tombé au sol. Elle a titubé. Pas comme une femme bousculée. Comme une femme droguée.

Diane s’est penchée vers elle.

— Tu aurais dû signer.

Puis l’image a sauté.

Quand elle est revenue, ma mère n’était plus dans le cadre.

On entendait seulement une chute. Puis la voix de Diane :

— Maintenant, appelle Armand. Dis-lui qu’elle a recommencé.

La vidéo s’est arrêtée.

Dans le silence, mon père s’est appuyé contre le mur. Sa canne a glissé sur le tapis. Pour la première fois de ma vie, je l’ai vu pleurer.

Pas beaucoup. Pas bruyamment.

Juste assez pour que l’homme que j’avais haï ne puisse plus se cacher derrière sa légende.

— Ils m’ont dit qu’elle avait bu, a-t-il murmuré. Ils m’ont montré un rapport médical. Ils m’ont dit qu’elle t’aurait entraînée avec elle si je ne t’éloignais pas.

— Tu m’as éloignée ?

Ma voix n’était plus que du verre.

Il a fermé les yeux.

— J’ai signé ta tutelle temporaire à Diane. Je croyais te protéger.

Je me suis levée d’un coup.

— Tu m’as laissée avec elle.

Le coup est parti de moi sans bruit. Pas une gifle. Pas un cri. Juste cette phrase, qui a frappé plus sûrement que ma main.

Mon père n’a pas répondu.

Karim est revenu de l’escalier extérieur, essoufflé.

— Monsieur. La police arrive, mais Madame Diane a quitté la propriété. Lucas aussi.

— Où ?

— Les caméras de l’entrée montrent une voiture vers le port.

Madeleine, elle, ne regardait plus l’écran. Elle tenait les relevés bancaires.

— Armand, dit-elle, il manque une page.

— Laquelle ?

Elle m’a tendu le carnet noir de ma mère, ouvert à la fin.

Une feuille avait été arrachée récemment.

Sur la marge restait seulement une phrase, coupée net :

« Si Élise apprend la vérité sur son père… »

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Et soudain, j’ai compris que Diane ne fuyait pas seulement un meurtre ancien.

Elle fuyait ce que ma mère n’avait pas encore eu le temps de me dire.

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