CHAPITRE 4 : LA VERSION DE DIANE

La police est arrivée avec vingt ans de retard.
Deux voitures, des gyrophares bleus sur le marbre, des agents trop jeunes pour se souvenir de Claire Valmont autrement que par un dossier poussiéreux. Les invités ont joué les témoins choqués, comme s’ils n’avaient pas ri une heure plus tôt devant une femme dans l’eau.
Lucas et Diane avaient disparu.
Paul Varenne, lui, était resté.
Il faut beaucoup de confiance en soi pour ne pas fuir quand la maison brûle. Ou beaucoup de preuves cachées ailleurs.
Il attendait près du bar, costume impeccable, cheveux gris trop bien coiffés, visage fermé. Président du conseil de surveillance, ami de ministres, père du garçon qui m’avait poussée dans la piscine. Il m’a regardée comme on regarde une petite erreur administrative.
— Élise, je suis navré pour cet incident. Lucas est impulsif, mais il n’est pas dangereux.
Mon père a avancé.
— Votre fils a fui.
— Il a paniqué.
— Comme vous, il y a vingt-neuf ans ?
Paul n’a pas cligné des yeux.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
C’est la phrase préférée des coupables cultivés. Elle ne nie pas. Elle vous demande de travailler davantage.
La commandante Lenoir, chargée de l’affaire, a placé la cassette, les relevés et le carnet sous scellés. C’était une femme d’environ cinquante ans, cheveux courts, visage sans décor. Elle ne s’est pas laissée impressionner par la villa, ni par mon nom, ni par la canne de mon père.
— Mademoiselle Valmont, vous déposerez plainte pour les faits de ce soir. Pour le reste, nous rouvrons un dossier ancien, pas une conversation familiale.
Je l’ai aimée pour cela.
Elle a ensuite demandé les téléphones des invités les plus proches du bassin. La moitié a prétendu ne rien avoir filmé. L’autre moitié a soudain découvert des problèmes de batterie, de mémoire, de réseau. Lenoir les a écoutés sans hausser le ton, puis a simplement fait signe à ses agents.
— Les sauvegardes automatiques existent aussi pour les gens bien habillés, a-t-elle dit.
Un homme a rougi. Une femme a tendu son appareil comme si elle faisait don d’un organe. J’ai compris alors que la vérité aurait, elle aussi, besoin d’être récupérée morceau par morceau, arrachée aux poches, aux lâchetés, aux petits conforts de ceux qui avaient préféré filmer ma honte plutôt que tendre une main.
À trois heures du matin, on m’a autorisée à monter dans ma chambre.
Pas celle que j’avais enfant. Diane l’avait transformée en salon d’écriture, parce que « les pièces vides gardent les mauvaises énergies ». On m’avait installée dans la chambre d’amis, comme une invitée de passage dans ma propre maison.
Madeleine m’a suivie avec une infusion brûlante. Mon père est resté sur le seuil.
— Je peux entrer ?
J’ai failli dire non.
Puis j’ai pensé à la vidéo, à ma mère qui titubait en robe rouge, à la phrase arrachée : « Si Élise apprend la vérité sur son père… »
— Entre.
Il s’est assis lentement, comme si chaque geste devait demander pardon.
— Diane m’a écrit pendant des années à ta place, a-t-il dit.
J’ai ri. Un rire sec.
— Pardon ?
— Après la mort de ta mère, tu refusais de me voir. C’est ce qu’on m’a dit. On m’a donné des lettres. Ton écriture imitée, au début maladroitement, puis mieux. Elles disaient que ma présence te rendait malade. Que tu me tenais responsable. Que tu voulais Diane.
J’ai senti le goût du chlore revenir dans ma gorge.
— J’avais seize ans.
— Je sais.
— Tu étais mon père.
Cette fois, il n’a pas baissé les yeux.
— Oui.
Il n’a pas ajouté d’excuse. C’était peut-être la première chose honnête de la nuit.
Il a sorti de sa poche un petit paquet de lettres attachées par un ruban gris. Je n’ai pas voulu les toucher.
— Pourquoi revenir maintenant ?
Sa main s’est refermée sur sa canne.
— Parce que Madeleine m’a appelé hier. Elle avait vu une photo de ta robe dans le programme de la gala. Elle m’a dit que si tu portais celle de Claire, c’est que Diane avait cessé d’avoir peur.
Madeleine, près de la fenêtre, a soufflé :
— Je ne savais pas que Lucas ferait ça. Je savais seulement que la robe n’était pas sortie du grenier par hasard.
Je me suis tournée vers elle.
— Comment ça ?
— Diane vous l’a fait livrer, n’est-ce pas ?
Je me suis souvenue du paquet posé sur mon lit trois jours plus tôt. Une carte : « Ta mère aurait voulu que tu sois belle. Diane. » J’avais trouvé cela froid, mais presque touchant. J’avais voulu croire, parce qu’on finit parfois par remercier ceux qui nous donnent des miettes après nous avoir affamés.
Madeleine a serré son sac.
— Elle voulait que vous la portiez. Elle savait peut-être que l’eau révélerait le message. Ou elle ne le savait pas et voulait seulement vous transformer en souvenir vivant de Claire.
— Pourquoi ?
Mon père a répondu :
— Parce que la signature de ce soir aurait transféré la direction de la fondation à son comité. Si tu signais, elle gagnait. Si tu t’effondrais en public, elle gagnait aussi.
— Et si je trouvais le message ?
— Alors elle avait Lucas, Paul et sans doute un autre plan.
Comme pour lui donner raison, mon téléphone a vibré.
Numéro inconnu.
Un message vidéo.
Je l’ai ouvert avant que mon père puisse m’en empêcher.
Diane apparaissait dans une voiture, éclairée par les lumières de la route. Elle ne semblait ni paniquée ni coupable. Elle semblait peinée. C’était son plus beau costume.
— Ma pauvre Élise, disait-elle. Tu crois avoir trouvé une vérité parce qu’Armand t’a montré des ombres. Demande-lui pourquoi Claire voulait partir avec toi. Demande-lui qui a bloqué son compte la veille de sa mort. Demande-lui ce qu’il a signé avec Paul Varenne.
La vidéo s’est coupée.
Une pièce jointe a suivi.
C’était un document bancaire, daté de la veille de la mort de ma mère.
Signature : Armand Valmont.
Objet : gel temporaire des comptes de Claire Valmont pour « instabilité financière et risque familial ».
Je l’ai tendu à mon père.
Son visage n’a pas changé assez vite.
— Élise—
— C’est ta signature ?
Il a regardé le document.
— Oui.
La chambre s’est vidée d’air.
Madeleine a murmuré mon prénom.
Je n’ai pas répondu.
Mon père venait de me récupérer au bord d’une piscine, de réveiller les morts, de pleurer devant une cassette.
Et maintenant, Diane venait de me rappeler qu’un homme peut dire la vérité tout en cachant la partie qui l’accuse.
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Au loin, sur la terrasse, un téléphone d’invité diffusait déjà la vidéo de ma chute.
Mais celle qui venait d’arriver sur le mien était bien plus dangereuse.