Chapitre 08 - Les femmes du dossier

Chapitre 08 - Les femmes du dossier
Les documents furent copiés trois fois.
Marguerite lâexigea avant mĂȘme quâon parle de police. Une copie pour la capitaine. Une copie pour lâavocate indĂ©pendante quâelle avait rĂ©veillĂ©e un dimanche. Une copie pour une journaliste que les grands groupes redoutaient parce quâelle ne confondait pas invitation Ă dĂźner et dette morale.
â Jâai Ă©tĂ© mariĂ©e quarante-deux ans Ă un homme qui croyait que la vĂ©ritĂ© se rangeait dans un coffre, dit Marguerite. Jâai appris depuis que les coffres brĂ»lent trĂšs bien.
La journaliste sâappelait Claire Ravel. Cinquante-six ans, cheveux courts, lunettes rondes, voix calme et fĂ©roce. Elle Ă©couta Ălise sans lâinterrompre. Elle Ă©couta Anne Duret. Elle Ă©couta Odette, puis Julien, puis Lucie, qui parla plus longtemps que prĂ©vu parce quâune fois que certaines femmes commencent Ă dire la vĂ©ritĂ©, on dĂ©couvre quâelles portaient un livre entier sous la langue.
Claire prit des notes Ă la main.
â Ne rĂ©sumez pas votre sĆur, dit-elle Ă Lucie. Les morts ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© trop rĂ©sumĂ©s par les vivants prudents.
Lucie se tut.
Puis elle recommença depuis le début.
Dans les fichiers de la clinique Saint-Clair, il y avait plus que Mireille et HĂ©lĂšne. Des employĂ©es, des Ă©pouses, une associĂ©e dâArmand Valmont, une infirmiĂšre devenue trop curieuse, une ancienne comptable. Toujours la mĂȘme musique : anxiĂ©tĂ©, confusion, fragilitĂ©, incapacitĂ© provisoire, retrait de signature, perte de crĂ©dibilitĂ©.
Ălise lut les noms lâun aprĂšs lâautre.
Elle eut lâimpression dâentrer dans une piĂšce pleine de chaises vides.
â Elles Ă©taient combien ? demanda-t-elle.
Anne répondit :
â Celles que jâai trouvĂ©es ? Douze.
Douze.
Le nombre ne cria pas. Il sâassit dans la gorge dâĂlise avec le poids dâune pierre.
Julien, assis en face dâelle chez Marguerite, avait le visage fermĂ©. Depuis la veille, il ne jouait plus Ă lâhĂ©ritier impeccable. Il avait dĂ©fait sa cravate, gardĂ© la mĂȘme chemise et perdu cette politesse un peu lisse qui protĂšge les hommes bien nĂ©s des consĂ©quences trop directes.
â Ma mĂšre voulait ouvrir un service dâaide juridique liĂ© au fonds hospitalier, dit-il. Pour les patients pauvres, mais aussi pour les employĂ©s accusĂ©s par des familles donatrices.
â Votre pĂšre lâa empĂȘchĂ©e.
â Oui.
Il ne chercha pas dâexcuse.
Ălise lui en sut grĂ© malgrĂ© elle.
Le lendemain matin, lâarticle parut.
Pas une photo de CĂ©leste en robe blanche. Pas Julien devant le domaine. Pas mĂȘme les Ă©clats de verre.
En premiĂšre image : Mireille Moreau, jeune, en uniforme bleu pĂąle, tenant un plateau de verres sur une terrasse de Biarritz. Elle ne regardait pas lâobjectif. Elle semblait Ă©couter quelque chose hors champ.
Le titre :
âDix-sept ans aprĂšs avoir Ă©tĂ© accusĂ©e de vol, une employĂ©e avait laissĂ© les preuves dâun systĂšme mĂ©dical et financier.â
Ălise lut le nom de sa mĂšre imprimĂ© sans honte.
Elle resta longtemps sur cette ligne. Mireille Moreau. Deux mots que les Valmont avaient essayés de réduire à une note de dossier, à un avertissement murmuré entre maßtresses de maison. Là , le nom respirait sur une page publique. Des inconnus allaient le prononcer au petit déjeuner, dans le métro, dans les bureaux. Certains oublieraient vite. Mais ils l'auraient lu une fois sans que le mot vol ne le suive comme une laisse.
Elle pleura.
Lucie aussi.
Marguerite fit semblant de chercher du sucre pour ne pas ĂȘtre prise Ă essuyer ses yeux.
Les appels commencĂšrent aussitĂŽt.
BĂ©atrice Valmont parla de calomnie. Armand Ă©voqua des âarchives mal interprĂ©tĂ©esâ. Le docteur Lavigne, introuvable pendant huit heures, fut arrĂȘtĂ© Ă lâaĂ©roport de GenĂšve. Arthur Delmas proposa sa coopĂ©ration plus vite que sa dignitĂ© ne pouvait le supporter.
Ătienne Beaumont ne parla pas.
Il envoya seulement un message Ă Julien.
âNe laisse pas cette serveuse dĂ©truire ta famille.â
Julien montra le message Ă Ălise.
â Je suis dĂ©solĂ©.
â Ne le soyez pas pour lui. Faites mieux que lui.
CâĂ©tait dur.
CâĂ©tait juste.
Dans lâaprĂšs-midi, CĂ©leste demanda Ă voir Julien. La police accepta un entretien encadrĂ©. Ălise nâavait aucune raison dây aller. Pourtant, quand Julien lui proposa dâĂȘtre prĂ©sente comme tĂ©moin, elle accepta.
Pas par curiosité.
Pour regarder en face la femme qui lâavait frappĂ©e en croyant frapper une ombre.
CĂ©leste portait des vĂȘtements simples. Sans voile, sans perles, sans lumiĂšre de photographe, elle semblait plus jeune et plus fatiguĂ©e. Cela ne la rendait pas moins coupable. Seulement plus lisible.
â Je nâai jamais voulu te tuer, dit-elle Ă Julien.
â Tu voulais me rendre incapable.
Elle baissa les yeux.
â On mâa appris que câĂ©tait diffĂ©rent.
Ălise parla pour la premiĂšre fois.
â Et quand vous mâavez giflĂ©e ? On vous lâavait appris aussi ?
Céleste leva vers elle un regard humide.
â Je voulais que la salle te voie comme folle avant quâelle tâĂ©coute.
La sincĂ©ritĂ© de la phrase fit plus mal quâun mensonge.
â Alors vous saviez exactement ce que vous faisiez.
Céleste ne répondit pas.
Julien demanda :
â Qui a donnĂ© lâordre final ?
CĂ©leste regarda la camĂ©ra de la salle dâaudition, puis lâavocat commis dâoffice, puis ses mains.
â Ta famille avait dĂ©jĂ prĂ©parĂ© la clause. Ma mĂšre a fourni le calmant. Arthur a rĂ©glĂ© les papiers. Mais quelquâun a demandĂ© que tout arrive ce soir, pas aprĂšs le mariage.
â Qui ?
Céleste ferma les yeux.
â Ătienne.
Julien ne bougea pas.
Ălise sentit seulement lâair changer.
â Il avait peur que tu annules la signature, continua CĂ©leste. Il mâa dit que si je reculais, il rĂ©vĂ©lerait les dettes de mon pĂšre et mâaccuserait seule.
Elle eut un rire bref, misérable.
â Finalement, il lâa fait quand mĂȘme.
En sortant, Julien resta longtemps dans le couloir.
Ălise ne lui dit pas quâelle comprenait.
Elle aurait pu dire que les familles pauvres aussi connaissent les secrets, que Lucie elle-mĂȘme avait tu pendant des annĂ©es, que personne ne sort intact d'une maison oĂč la peur dĂ©cide du vocabulaire. Mais Julien n'avait pas besoin d'une phrase charitable. Il avait besoin de regarder son pĂšre sans que quelqu'un vienne amortir la chute.
Certaines trahisons doivent dâabord atteindre le fond.
Mais au moment oĂč ils quittaient le commissariat, Claire Ravel appela.
Sa voix était tendue.
â Jâai une source qui affirme que Mireille Moreau a remis une lettre Ă Ătienne Beaumont avant de mourir. Pas Ă Odette. Pas Ă Anne. Ă Ătienne.
Ălise sâarrĂȘta net.
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Sa mÚre avait frappé à la mauvaise porte.
Ou peut-ĂȘtre Ă la plus coupable.