Chapitre 05 - La voix de Mireille

Chapitre 05 - La voix de Mireille
La deuxiÚme cassette ne commença pas tout de suite.
Il y eut un frottement, un souffle, puis la respiration de deux personnes dans une piĂšce fermĂ©e. Toute la salle, pourtant pleine, semblait sâĂȘtre rĂ©duite au petit appareil posĂ© sur une table de service.
Ătienne Beaumont fixait la cassette comme on fixe une tombe qui vient de sâouvrir.
Marguerite ne le quittait pas des yeux.
Julien, lui, regardait son pĂšre avec une expression qui nâĂ©tait plus de la colĂšre. Pas encore. CâĂ©tait plus grave. La fin dâune explication quâil avait attendue toute sa vie sans savoir sous quelle forme elle arriverait.
La voix de Mireille apparut.
âVous savez ce quâils ont fait, monsieur Beaumont.â
Puis Ătienne, plus jeune :
âJe sais surtout que vous ĂȘtes une femme seule, accusĂ©e de vol, sans papier solide et sans avocat. Rentrez chez vous. Oubliez cette histoire.â
Ălise sentit ses doigts se fermer sur le bouton de nacre.
Mireille répondit :
âMadame HĂ©lĂšne ne voulait pas oublier.â
Silence.
Puis Ătienne :
âMa femme est fragile.â
HélÚne, fragile.
Mireille, voleuse.
Les mots changeaient selon la robe, mais le mĂ©canisme restait le mĂȘme.
Mireille parla encore :
âElle mâa donnĂ© une enveloppe pour le fonds des enfants. Elle disait que si elle mourait, vous tenteriez de reprendre le contrĂŽle.â
Julien se tourna lentement vers son pĂšre.
â De quoi parle-t-elle ?
Ătienne ne rĂ©pondit pas.
La cassette, elle, continuait.
Ătienne :
âCette enveloppe mâappartient.â
Mireille :
âNon. Elle est pour votre fils. Et pour ma fille, si les Valmont sâen prennent Ă moi.â
Un bruit. Une chaise peut-ĂȘtre. Un souffle coupĂ©.
Puis la voix dâĂtienne, plus basse :
âDonnez-la-moi, Mireille. Vous ne mesurez pas les consĂ©quences.â
Mireille :
âJe mesure trĂšs bien les consĂ©quences. Je les porte dĂ©jĂ sur le visage.â
La bande se brouilla.
Quand le son revint, Mireille pleurait sans sangloter.
âSi vous me laissez partir avec lâenveloppe, je disparaĂźtrai. Je veux seulement protĂ©ger Ălise.â
Ătienne rĂ©pondit :
âVous auriez dĂ» y penser avant de servir dans des maisons trop grandes pour vous.â
Ălise eut un mouvement de recul.
Carmen nâĂ©tait pas lĂ . Odette posa une main sur son bras. Julien fit un pas vers elle, puis sâarrĂȘta. Il comprenait dĂ©sormais quâon ne console pas une femme en lui prenant sa scĂšne.
La cassette se termina sur la voix de Mireille :
âMa fille saura. Un jour, elle entrera par la porte quâon mâa fermĂ©e.â
Le magnétophone cliqueta.
Personne ne parla.
Ătienne posa enfin sa coupe sur la table.
â Jâai fait ce quâil fallait pour protĂ©ger ma famille.
Marguerite eut un rire si triste quâil ressemblait presque Ă un sanglot.
â Non, Ătienne. Tu as protĂ©gĂ© ta place Ă table.
Julien se rapprocha de son pĂšre.
â Lâenveloppe. OĂč est-elle ?
â Je ne lâai plus.
â OĂč est-elle ?
Ătienne regarda Arthur Delmas.
Le regard fut bref.
Mais il suffit.
Arthur recula dâun pas.
â Je vous dĂ©conseille de poursuivre cette discussion sans conseil.
â Vous ĂȘtes le conseil de qui ? demanda Julien.
Arthur ne répondit pas.
CĂ©leste, qui avait Ă©coutĂ© avec une stupeur grandissante, sembla comprendre Ă son tour que le plan de ce soir nâĂ©tait pas nĂ© dans sa chambre nuptiale. Il avait des racines plus anciennes. Des hommes plus ĂągĂ©s. Des mĂšres mortes. Des signatures volĂ©es avant mĂȘme que les invitations soient imprimĂ©es.
Elle regarda Ătienne.
â Vous nous avez utilisĂ©s.
Béatrice la saisit par le poignet.
â Tais-toi.
â Non, dit CĂ©leste, la voix tout Ă coup nue. Vous mâavez dit que Julien Ă©tait instable, que son pĂšre voulait la clause, que tout Ă©tait rĂ©glĂ©. Vous mâavez dit que ce calmant ne servait quâĂ Ă©viter un caprice.
â Et tu lâas cru ? demanda Julien.
Elle le regarda.
â Jâai voulu le croire.
Il y eut dans cette phrase un fragment de vérité qui ne la sauvait pas.
CĂ©leste n'Ă©tait pas nĂ©e avec un flacon bleu dans la main. On le lui avait prĂ©sentĂ© comme un outil, puis comme une tradition, puis comme une nĂ©cessitĂ©. Cela rendait son geste plus comprĂ©hensible et plus monstrueux Ă la fois, car les hĂ©ritiers des systĂšmes cruels ont toujours un moment oĂč ils peuvent refuser l'hĂ©ritage. Elle ne l'avait pas fait.
Ălise se souvint de la façon dont CĂ©leste l'avait giflĂ©e. Pas pour se dĂ©fendre. Pour que la salle choisisse un camp avant d'entendre les preuves. C'Ă©tait exactement ce qu'on avait fait Ă Mireille : donner un rĂŽle Ă la victime avant qu'elle ne puisse raconter l'histoire.
Julien, lui, semblait comprendre que son monde avait tenu grùce à ce genre de scÚnes répétées en silence. Une employée renvoyée ici, une épouse déclarée fragile là , un médecin arrangeant, un avocat qui transforme la honte en clause. Rien d'assez grand pour faire tomber une maison. Tout, mis bout à bout, pour ensevelir des vies entiÚres.
Ălise la comprit malgrĂ© elle. Beaucoup de femmes ont Ă©tĂ© dressĂ©es Ă appeler ambition ce qui nâest quâune peur bien habillĂ©e. Mais comprendre ne signifiait pas pardonner. Pas encore. Peut-ĂȘtre jamais.
Les policiers arrivĂšrent Ă ce moment-lĂ .
Deux agents en uniforme, suivis dâune femme capitaine au visage fermĂ©. Les invitĂ©s reculĂšrent comme une marĂ©e bien Ă©levĂ©e. Le directeur parla vite. Marguerite parla moins, mais mieux. Ălise remit le tĂ©lĂ©phone, les cassettes, le carnet. On photographia la coupe brisĂ©e, les morceaux de verre, la chemise ivoire, le flacon bleu.
Céleste fut invitée à suivre les agents.
â Je nâai pas voulu le tuer, dit-elle.
La capitaine répondit calmement :
â Ce nâest pas vous qui dĂ©cidez du nom des infractions.
Cette phrase fit passer un frisson dans la salle. Les Valmont avaient toujours décidé du nom des choses : erreur au lieu d'agression, fatigue au lieu de drogue, prudence au lieu de trahison. Entendre une fonctionnaire leur reprendre ce pouvoir avait quelque chose de presque violent. Une violence propre, nécessaire, qui remettait les mots à leur place.
Béatrice voulut appeler un avocat. Armand en appela deux. Arthur Delmas disparut vers le couloir, mais Odette le vit.
â Il part avec quelque chose, souffla-t-elle Ă Ălise.
Ălise tourna la tĂȘte.
Lâavocat tenait une pochette brune sous son veston.
Julien le vit aussi.
â Arthur !
Arthur se mit presque Ă courir.
Ce fut ridicule, et terrible.
Un homme qui avait construit sa carriĂšre sur les clauses fuyait maintenant par une porte de service.
Ălise partit derriĂšre lui avant mĂȘme de rĂ©flĂ©chir.
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Elle connaissait les couloirs mieux que lui.
Les femmes invisibles connaissent toujours les sorties.