Chapitre 07 - La clinique Saint-Clair

Chapitre 07 - La clinique Saint-Clair
Ălise ne dormit pas.
Ă lâaube, Paris avait cette couleur grise des matins oĂč la ville semble se laver Ă regret. Les images de la veille tournaient sur son tĂ©lĂ©phone, sur les chaĂźnes locales, dans les messages quâelle nâouvrait pas. On parlait de âmariage empoisonnĂ©â, de âscandale Beaumont-Valmontâ, de âserveuse hĂ©roĂŻqueâ.
Elle détesta ce dernier mot.
Héroïque.
Comme si elle avait choisi un rÎle au lieu de réagir à une coupe qui montait vers une bouche.
Dans son petit appartement de Montreuil, sa tante Lucie prĂ©parait du cafĂ© sans poser de questions. Lucie avait Ă©levĂ© Ălise aprĂšs la mort de Mireille, avec une autoritĂ© tendre et des factures toujours en retard. Elle regarda la joue marquĂ©e de sa niĂšce, puis posa sur la table une boĂźte en fer.
â Ta mĂšre mâa demandĂ© de te donner ça si les Valmont revenaient dans ta vie.
Ălise resta debout.
â Tu savais ?
Lucie ferma les yeux.
â Je savais quâil y avait plus que lâaccusation de vol. Je ne savais pas tout.
â Pourquoi tu ne mâas rien dit ?
â Parce que tu avais neuf ans. Parce que jâavais peur. Parce que les pauvres aussi font des silences en croyant protĂ©ger les enfants.
La phrase était vraie.
Elle nâen faisait pas moins mal.
Dans la boßte, il y avait des résultats médicaux, une carte de rendez-vous de la clinique Saint-Clair et une photocopie froissée portant le nom du docteur Lavigne.
Mireille nâĂ©tait pas morte immĂ©diatement aprĂšs Biarritz. Ălise le savait. Sa mĂšre avait dĂ©clinĂ© pendant des annĂ©es : fatigue, malaises, Ă©pisodes de confusion que les mĂ©decins appelaient stress, puis une chute, puis un AVC plus lourd dont elle ne sâĂ©tait jamais remise.
Mais une note manuscrite changeait tout.
âLavigne a modifiĂ© le dossier. Il dit que si jâinsiste, on dira que je suis instable et quâĂlise sera placĂ©e.â
Ălise sâassit enfin.
Le mot instable revenait comme un refrain familial écrit par des hommes qui ne voulaient pas entendre les femmes.
Son téléphone sonna.
Julien.
Elle hésita.
Lucie leva les sourcils.
â RĂ©ponds. Sâil se montre idiot, je saurai oĂč le trouver.
Ălise rĂ©pondit.
Julien ne commença pas par des excuses.
â Jâai reçu un message semblable au vĂŽtre, dit-il.
Elle se redressa.
â Comment savez-vous que jâen ai reçu un ?
â Parce que la personne qui les envoie veut que nous cherchions ensemble. Mon message parle de la clinique Saint-Clair et dâun registre signĂ© par Lavigne concernant ma mĂšre.
Ălise regarda les papiers de Mireille.
â HĂ©lĂšne aussi ?
â Je crois.
Ils se retrouvĂšrent trois heures plus tard devant la clinique Saint-Clair, un Ă©tablissement privĂ© discret du seiziĂšme arrondissement, façade propre, plantes chĂšres, accueil feutrĂ©. Lucie accompagna Ălise. Julien ne fit aucun commentaire. Cela joua en sa faveur.
Marguerite avait obtenu un rendez-vous avec une ancienne cadre infirmiĂšre : Anne Duret, soixante-neuf ans, retraite rĂ©cente, manteau beige et yeux de quelquâun qui a trop longtemps gardĂ© une clĂ© dans la poche.
Anne les reçut dans un café voisin, pas dans la clinique.
â Lavigne avait des amis puissants, dit-elle. Les Valmont, les Beaumont, dâautres. Il ne fabriquait pas seulement des certificats. Il fabriquait des rĂ©putations.
â Ma mĂšre ? demanda Ălise.
Anne baissa les yeux.
Le cafĂ© autour d'eux continuait sa vie ordinaire : une cuillĂšre contre une tasse, un serveur qui demandait si quelqu'un voulait un verre d'eau, deux Ă©tudiantes penchĂ©es sur un ordinateur. Ălise trouva presque obscĂšne que le monde puisse continuer pendant qu'on s'apprĂȘtait Ă lui expliquer la lente disparition de sa mĂšre.
Anne posa ses mains à plat sur la table, comme une ancienne infirmiÚre qui voudrait encore préparer un geste propre avant une annonce sale.
â Mireille Moreau a reçu un traitement quâelle nâaurait jamais dĂ» recevoir vu ses antĂ©cĂ©dents. Ensuite, son dossier a Ă©tĂ© corrigĂ© pour Ă©voquer une fragilitĂ© psychologique.
Lucie jura entre ses dents.
Julien demanda :
â Et HĂ©lĂšne Beaumont ?
â Elle nâa pas Ă©tĂ© droguĂ©e. Pas de cette façon. On a utilisĂ© sa maladie rĂ©elle pour la dĂ©clarer trop Ă©motive au moment du vote sur le fonds. Lavigne a signĂ© une Ă©valuation quâil nâaurait jamais dĂ» signer.
Julien posa les mains sur la table.
â Pourquoi parler maintenant ?
Anne regarda Ălise.
â Parce que jâĂ©tais dans la salle hier soir. Jâai vu votre fille de Mireille briser une coupe. Et jâai compris que jâavais passĂ© dix-sept ans Ă espĂ©rer quâune autre femme soit plus courageuse que moi.
Elle sortit une clé USB.
â Jâai copiĂ© ce que jâai pu. Pas tout. Assez.
Ălise ne la prit pas tout de suite.
â Pourquoi vous taire si longtemps ?
Anne avala difficilement.
â Mon mari Ă©tait malade. Lavigne contrĂŽlait son admission dans un essai clinique. Jâai choisi ma famille. Jâai laissĂ© la vĂŽtre payer.
Lucie se leva presque.
Ălise lui prit la main.
Elle voulait haĂŻr Anne simplement. Mais les vĂ©ritĂ©s adultes refusent souvent la simplicitĂ©. Anne avait Ă©tĂ© lĂąche. Elle avait aussi Ă©tĂ© piĂ©gĂ©e. Les deux pouvaient coexister sans sâannuler.
Ălise prit la clĂ©.
â Ma mĂšre aussi Ă©tait une famille.
â Je sais, dit Anne.
â Non. Maintenant vous savez.
Ils quittĂšrent le cafĂ© par la sortie arriĂšre, sur le conseil dâAnne. Dans la rue, une voiture noire stationnait trop longtemps. Julien la vit.
â Delmas ?
â Ou les Valmont, dit Lucie. Les lĂąches ont souvent plusieurs chauffeurs.
Ă peine eurent-ils tournĂ© dans une petite rue quâun homme surgit prĂšs dâeux.
Pas un agresseur spectaculaire. Un homme ordinaire, manteau sombre, visage banal. Câest ainsi que les menaces arrivent souvent : sans musique.
â Donnez la clĂ©, dit-il.
Julien se plaça devant Ălise.
Elle le tira aussitĂŽt par la manche.
â Ne faites pas le mur. Faites le tĂ©moin.
Lucie avait déjà son téléphone levé.
â Souriez, monsieur. Vous ĂȘtes filmĂ©.
Lâhomme hĂ©sita.
Une sirĂšne lointaine retentit. Il recula, puis disparut vers la voiture noire.
Ălise serra la clĂ© USB dans sa main.
Elle venait dâobtenir la preuve que sa mĂšre nâĂ©tait pas seulement tombĂ©e malade.
Dans sa mĂ©moire, l'image de Mireille changea. Elle ne la revit plus seulement Ă©puisĂ©e au bord d'un lit, mais debout dans une cuisine, tenant tĂȘte Ă des gens qui possĂ©daient les maisons, les mĂ©decins et les mots. On lui avait volĂ© son travail, puis son crĂ©dit, puis sa santĂ©. Pourtant, avant de tomber, elle avait laissĂ© derriĂšre elle assez de miettes pour que sa fille retrouve la route.
Ălise serra les dents.
Les larmes viendraient plus tard.
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Pour l'instant, il fallait rentrer avec la preuve vivante.
On lâavait aidĂ©e Ă disparaĂźtre.