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Chapitre 06 - La pochette brune

Chapitre 06 - La pochette brune

Arthur Delmas n’avait pas prĂ©vu de courir.

Cela se voyait Ă  ses chaussures.

Elles Ă©taient belles, vernies, faites pour glisser sur du parquet de conseil d’administration, pas pour dĂ©raper dans un couloir de service oĂč des caisses de champagne vides traĂźnaient prĂšs des extincteurs.

Élise, elle, courait sans Ă©lĂ©gance, mais avec l’efficacitĂ© de celles qui ont portĂ© des plateaux brĂ»lants dans des escaliers trop Ă©troits. Son cƓur battait contre ses cĂŽtes. Sa joue la lançait encore. Sa coiffe tomba derriĂšre elle.

— ArrĂȘtez ! cria Julien derriĂšre.

Arthur ne s’arrĂȘta pas.

Il poussa une porte battante vers l’office. Odette, qui arrivait par l’autre cĂŽtĂ© avec deux agents, lui barra la route. L’avocat tenta de changer de direction. Il heurta une Ă©tagĂšre de carafes. L’une d’elles se brisa.

Le bruit fit sourire Élise malgrĂ© elle.

Décidément, cette soirée avait un goût de verre cassé.

Arthur fut retenu par un agent prÚs de la réserve des nappes. La pochette brune glissa de son veston et tomba au sol.

Élise la ramassa.

— Ne touchez pas Ă  ça, dit Arthur, essoufflĂ©.

— Pourquoi ? C’est fragile ?

Il ne répondit pas.

Julien arriva, suivi de Marguerite et de la capitaine. Celle-ci prit la pochette avec des gants.

À l’intĂ©rieur se trouvait une enveloppe ancienne, au papier jauni, fermĂ©e par un sceau dĂ©jĂ  brisĂ©.

Sur l’enveloppe, une Ă©criture fine :

Pour Julien, si son pÚre confond encore prudence et lùcheté.

Julien pĂąlit.

— C’est l’écriture de ma mĂšre.

La capitaine hésita.

— Monsieur Beaumont, ce document devra ĂȘtre saisi.

— Je comprends. Mais puis-je lire devant vous ?

Marguerite posa une main sur son bras.

— Lis.

Dans le couloir de service, au milieu des odeurs de cire, de cafĂ© froid et de linge humide, Julien ouvrit la lettre qu’HĂ©lĂšne Beaumont avait Ă©crite avant de mourir.

Il lut d’abord en silence. Puis sa voix se brisa assez pour qu’Élise comprenne qu’il fallait qu’il parle, non pour les autres, mais pour ne pas s’effondrer.

“Mon fils,

Si cette lettre t’arrive, c’est que j’ai Ă©chouĂ© Ă  te protĂ©ger directement. Je te demande pardon pour cela, mais jamais pour avoir essayĂ©.

Le fonds Beaumont pour l’enfance n’appartient pas aux hommes qui s’en servent pour se donner bonne conscience. Il appartient aux enfants qui n’ont pas le bon nom, pas la bonne assurance, pas la bonne adresse. Ton pĂšre dira que je suis Ă©motive. Il l’a dĂ©jĂ  dit. Les Valmont diront que je suis malade. Ils l’ont dĂ©jĂ  murmurĂ©.

Souviens-toi : lorsqu’une femme dĂ©range un patrimoine, on commence souvent par questionner sa raison.”

Julien s’arrĂȘta.

Élise sentit la phrase entrer dans toutes les femmes prĂ©sentes. Odette. Marguerite. MĂȘme la capitaine, qui baissa lĂ©gĂšrement les yeux.

Il continua.

“Une jeune femme nommĂ©e Mireille Moreau m’a confiĂ© des preuves. Elle a plus de courage que beaucoup de messieurs assis Ă  nos tables. Si elle est attaquĂ©e, dĂ©fends son nom. Si je ne suis plus lĂ , cherche sa fille. Il faudra peut-ĂȘtre qu’un jour vous rĂ©pariez ensemble ce que nos familles auront laissĂ© pourrir.”

Julien ne put lire la suite.

Élise, elle, ne pouvait plus bouger.

Cherche sa fille.

HĂ©lĂšne Beaumont avait Ă©crit son existence dans une lettre avant mĂȘme qu’Élise sache qu’elle avait besoin d’ĂȘtre retrouvĂ©e.

La capitaine prit doucement la lettre.

— Nous allons la copier et la verser au dossier.

Arthur, retenu par l’agent, parla d’une voix dure :

— Cette lettre ne change rien. Les dĂ©cisions d’Étienne Beaumont Ă©taient lĂ©gales Ă  l’époque.

Marguerite se tourna vers lui.

— LĂ©gal n’a jamais voulu dire propre, Arthur. Vous le savez mieux que nous tous.

La pochette contenait aussi un relevĂ© de comptes et une convention de donation modifiĂ©e. Les signatures d’HĂ©lĂšne y apparaissaient, mais la derniĂšre page portait une annotation d’Arthur : “Neutraliser H.B. avant vote.”

H.B.

HélÚne Beaumont.

Julien regarda l’avocat.

— Tu as aidĂ© mon pĂšre Ă  la dĂ©clarer incapable.

— J’ai suivi une stratĂ©gie familiale.

— Tu as enterrĂ© ma mĂšre vivante dans un dossier.

Arthur ne répondit pas.

Il n’avait pas de phrase assez Ă©lĂ©gante pour recouvrir cela.

La capitaine donna ses instructions. Arthur fut emmenĂ©. BĂ©atrice et Armand furent retenus pour audition. CĂ©leste, plus loin dans la salle, regardait la scĂšne Ă  travers les portes entrouvertes. Elle n’avait plus l’air d’une mariĂ©e. Elle avait l’air d’une hĂ©ritiĂšre dĂ©couvrant que son propre rĂŽle avait Ă©tĂ© Ă©crit par d’autres et qu’elle l’avait jouĂ© avec talent.

Cela ne rendait pas le crime moins vrai.

Élise retourna dans la grande salle avec la sensation d’avoir vieilli de plusieurs annĂ©es en une heure.

Les invités évitaient son regard.

Certains parce qu’ils avaient honte. D’autres parce qu’ils attendaient de savoir quelle version deviendrait frĂ©quentable.

Marguerite monta sur la petite estrade.

— Mesdames et messieurs, dit-elle, le mariage est annulĂ©. Le dĂźner aussi. Les donations prĂ©vues pour la fondation seront maintenues, mais placĂ©es sous contrĂŽle indĂ©pendant dĂšs demain matin.

Un homme protesta :

— Nous ne pouvons pas dĂ©cider cela ce soir.

Marguerite le fixa.

— Vous pouvez rentrer chez vous et expliquer Ă  vos Ă©pouses que vous avez prĂ©fĂ©rĂ© les procĂ©dures aux enfants malades. Je suis sĂ»re qu’elles apprĂ©cieront.

Personne ne protesta plus.

Julien rejoignit Élise prĂšs des Ă©clats de verre, dĂ©sormais photographiĂ©s, numĂ©rotĂ©s, presque officiels.

— Je vous dois la vie, dit-il.

Élise secoua la tĂȘte.

— Non. Vous me devez la vĂ©ritĂ©.

Il accepta.

— Alors on commence demain.

Elle crut presque que la soirée touchait à sa fin.

Puis son téléphone vibra.

Numéro inconnu.

Un message :

“Votre mĂšre n’est pas morte Ă  cause de ce qu’elle a vu. Elle est morte Ă  cause de ce qu’on lui a donnĂ© aprĂšs.”

Élise sentit le froid monter de ses pieds jusqu’à sa gorge.

Le mariage était annulé.

Dans la grande salle, les fleurs commençaient dĂ©jĂ  Ă  faner sous la chaleur des projecteurs. On n'entendait plus de musique, seulement des conversations basses et les pas des policiers. Élise regarda le message jusqu'Ă  ce que les lettres deviennent presque abstraites. Sa mĂšre avait Ă©tĂ© accusĂ©e, isolĂ©e, appauvrie. Maintenant quelqu'un affirmait qu'on avait touchĂ© Ă  sa santĂ©.

Il ne s'agissait plus seulement de rendre un nom propre.

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Il s'agissait de savoir combien de mains l'avaient sali.

Mais la vraie enquĂȘte venait seulement de commencer.

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