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Chapitre 07 - Le testament d’Élise

Chapitre 07 - Le testament d’Élise

Jeanne Morvan ne nia pas.

Ce fut pire.

Dans la voiture qui les ramenait vers Paris, Adrien lui tendit son tĂ©lĂ©phone. Elle lut les deux messages, ferma les yeux et posa les mains sur son sac. Elle ne joua ni l’étonnement ni la colĂšre. Les femmes de son Ăąge savent que certaines vĂ©ritĂ©s finissent toujours par reconnaĂźtre leur adresse.

— Oui, dit-elle. Il y a eu un testament.

Adrien sentit quelque chose de chaud monter en lui.

— Vous le saviez ?

— Je l’ai gardĂ©.

— Pendant vingt ans ?

— Oui.

La voiture devint trop étroite.

InĂšs, assise Ă  l’avant, ne dit rien. Salomon regarda par la vitre, mais Adrien savait qu’il Ă©coutait chaque souffle.

— Pourquoi ? demanda-t-il.

Jeanne tourna vers lui un visage ravagé par une fatigue ancienne.

— Parce qu’Élise me l’avait demandĂ©.

Adrien eut un rire sans joie.

— Tout le monde se cache derriùre les morts ce soir.

— Je le mĂ©rite.

Cela le dĂ©sarma une seconde. Il aurait prĂ©fĂ©rĂ© qu’elle se dĂ©fende mal.

Ils se rendirent chez elle, avenue Foch, dans un appartement oĂč les meubles semblaient avoir entendu plus de secrets que de conversations ordinaires. Jeanne ouvrit un secrĂ©taire en acajou et sortit une enveloppe scellĂ©e, jaunie, portant l’écriture d’Élise.

« Pour Adrien, quand il ne confondra plus possession et amour. »

Il lut la phrase deux fois.

— Elle savait ?

Jeanne hocha la tĂȘte.

— Elle savait que les Valmont formaient leurs fils Ă  croire que possĂ©der les choses les empĂȘchait d’ĂȘtre abandonnĂ©s. Elle avait peur que sa mort te rende pareil.

Adrien pensa Ă  ce qu’il avait dit sur le toit : « Tout m’a toujours appartenu. » Il l’avait lancĂ© comme une arme. Peut-ĂȘtre fallait-il parfois une arme pour arrĂȘter les voleurs. Mais sa mĂšre avait craint autre chose : qu’il finisse par habiter l’arme.

Il ouvrit l’enveloppe.

Le testament d’Élise ne parlait pas d’immeubles.

Pas d’actions.

Pas de parts sociales.

Il parlait d’un fonds : La Fondation des Roses Blanches. Elle avait voulu y transfĂ©rer une partie de son patrimoine personnel pour soutenir les femmes dĂ©pendantes financiĂšrement d’hommes puissants : Ă©pouses, employĂ©es, mĂšres, maĂźtresses, toutes celles que l’on rĂ©duit au silence parce qu’elles craignent de perdre maison, enfant, rĂ©putation ou travail.

Adrien leva les yeux vers Jeanne.

— Pourquoi cela n’a-t-il jamais existĂ© ?

Jeanne pĂąlit.

— Parce que Paul a contestĂ© la validitĂ© du testament. Conrad, ton pĂšre, Ă©tait dĂ©jĂ  malade. HĂ©lĂšne a prĂ©fĂ©rĂ© sĂ©curiser tes droits d’hĂ©ritage avant d’ouvrir une guerre publique. Elle m’a confiĂ© l’original. Puis le temps a passĂ©. Et j’ai eu peur.

— De quoi ?

— De rĂ©veiller une morte quand le vivant semblait tenir debout.

Adrien se leva.

La colÚre lui donnait envie de marcher trop vite. Sa jambe protesta. Il ralentit, humilié malgré lui par son propre corps. Puis il pensa à sa mÚre : « Deviens précis. »

— Vous avez eu peur, rĂ©pĂ©ta-t-il.

— Oui.

— Pendant que Paul dirigeait. Pendant que Marianne manipulait sa fille. Pendant qu’Inùs...

Il s’arrĂȘta.

InÚs ne baissa pas les yeux. Pour une fois, elle ne chercha pas à disparaßtre ni à se défendre.

— Pendant que j’apprenais Ă  devenir mĂ©prisable, dit-elle.

Adrien reprit le testament.

— On va crĂ©er cette fondation.

Salomon toussa légÚrement.

— Juridiquement, ce sera complexe.

— Alors vous commencerez demain.

Jeanne s’assit.

— Adrien, ce fonds devait appartenir Ă  une femme. Élise l’avait Ă©crit. Une prĂ©sidence masculine aurait Ă©tĂ© un contresens.

Il regarda le document.

Le nom laissé en blanc sur la page de gouvernance le frappa.

Présidente indépendante : à nommer par trois femmes témoins de la nécessité du fonds.

Trois femmes.

Jeanne.

Marianne.

Et une troisiÚme dont le nom était barré, puis remplacé par un seul prénom : Claire.

Adrien sentit son cƓur manquer un battement.

— Claire ?

Jeanne baissa les yeux.

— Ta mùre avait une sƓur.

— Impossible.

— Demi-sƓur. Fille de ton grand-pĂšre avant son mariage. Elle a Ă©tĂ© tenue Ă  distance de la famille. Élise l’a retrouvĂ©e peu avant sa mort. Elle travaillait comme couturiĂšre Ă  Montreuil.

Le monde se déplaça encore.

Adrien avait passĂ© sa vie Ă  croire que les Valmont Ă©taient peu nombreux, propres, identifiĂ©s. Un pĂšre mort, une mĂšre morte, une grand-mĂšre fĂ©roce, un oncle indispensable. VoilĂ  qu’une tante, une femme effacĂ©e du rĂ©cit familial, entrait soudain dans l’histoire par la porte des femmes qu’on avait tues socialement avant de pouvoir les Ă©couter.

— OĂč est-elle ?

Jeanne ne répondit pas tout de suite.

— Je ne sais pas. HĂ©lĂšne l’a cherchĂ©e aprĂšs la mort d’Élise. Paul aussi.

— Pourquoi Paul ?

Salomon prit le testament, relut une clause et devint trĂšs immobile.

— Parce que si Claire est vivante, dit-il, elle peut tĂ©moigner de la volontĂ© d’Élise. Et surtout, elle peut contester certaines transmissions opĂ©rĂ©es aprĂšs sa mort.

InĂšs murmura :

— Donc Paul avait intĂ©rĂȘt Ă  ce qu’elle disparaisse.

Jeanne ferma les yeux.

— Oui.

À cet instant, le tĂ©lĂ©phone d’Adrien sonna.

Numéro masqué.

Il décrocha.

Une voix de femme ùgée, rauque, prudente, prononça seulement :

— Si vous ĂȘtes vraiment le fils d’Élise, ne faites confiance Ă  personne qui vous parle de roses blanches.

Adrien serra le téléphone.

— Claire ?

La ligne coupa.

Et, pour la premiĂšre fois depuis le toit, Adrien comprit que la femme qu’il devait sauver n’était plus InĂšs, ni mĂȘme la mĂ©moire de sa mĂšre.

C’était celle que toute sa famille avait rĂ©ussi Ă  faire disparaĂźtre sans jamais prononcer son nom.

Le prĂ©nom Claire resta suspendu entre eux comme un tableau qu’on aurait toujours gardĂ© face au mur. Adrien pensa aux repas de famille, aux anniversaires compassĂ©s, aux albums reliĂ©s en cuir oĂč chaque naissance, chaque mariage, chaque maison secondaire Ă©tait soigneusement archivĂ©. Jamais une Claire. Jamais une couturiĂšre. Jamais une demi-sƓur qui aurait dĂ©rangĂ© la puretĂ© du rĂ©cit.

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Il comprit alors que les fortunes ne se transmettent pas seulement par hĂ©ritage. Elles se transmettent par effacement. On enlĂšve une femme d’une photographie, puis ses enfants apprennent Ă  regarder l’image comme si elle avait toujours Ă©tĂ© complĂšte.

InĂšs, debout prĂšs de la bibliothĂšque, semblait recevoir cette vĂ©ritĂ© avec un retard personnel. Elle aussi avait Ă©tĂ© une image corrigĂ©e par Marianne : belle, dure, disponible pour une alliance. Peut-ĂȘtre que toute sa vie n’avait Ă©tĂ© qu’une photographie retouchĂ©e jusqu’à ne plus ressembler Ă  personne.

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