Chapitre 03 - Le rapport Saint-Roch

Chapitre 03 - Le rapport Saint-Roch
Lâaccident avait eu lieu un jeudi de pluie.
Adrien rentrait seul de Normandie aprĂšs une rĂ©union discrĂšte avec sa grand-mĂšre. HĂ©lĂšne Valmont lâavait convoquĂ© dans sa maison de Deauville, loin des bureaux, loin de Paul, loin de ClĂ©mence, loin de tous ceux qui commençaient chaque phrase par « pour ton bien ».
Elle lâavait reçu en robe de chambre, plus maigre que la derniĂšre fois, mais lâĆil intact.
â Ton oncle vend des morceaux de toi avant mĂȘme que tu sois mort, avait-elle dit.
Adrien avait cru à une exagération de vieille femme. HélÚne exagérait parfois, mais jamais au hasard. Elle lui avait remis la bague de sa mÚre et un dossier incomplet. Il devait récupérer le reste dans le bureau privé, le soir de la réception annuelle, devant témoins.
â Pourquoi devant tĂ©moins ?
HélÚne avait souri.
â Parce que les hommes de notre famille mentent mieux dans les petites piĂšces.
Sur la route du retour, les freins avaient lùché avant la bretelle de Saint-Cloud.
Adrien se souvenait dâun choc, de verre, dâeau froide dans sa bouche, puis dâun plafond blanc. Saint-Roch. Paul au pied du lit. InĂšs en larmes sur commande. ClĂ©mence parlant doucement Ă un mĂ©decin dont la blouse semblait trop neuve pour la fatigue quâil affichait.
On lui avait dit : lésions importantes, marche incertaine, repos absolu, délégation temporaire.
Temporaire Ă©tait un joli mot quand on attend que le malade perde lâhabitude de signer.
Sur le toit, MaĂźtre Salomon arriva vingt minutes aprĂšs lâappel, accompagnĂ© dâune jeune collaboratrice et dâun homme de sĂ©curitĂ© que personne nâavait vu Ă lâentrĂ©e. Le vieil avocat avait soixante-dix ans, une barbe blanche parfaitement taillĂ©e et une fatigue dans les yeux qui nâentamait pas sa luciditĂ©.
â Monsieur Valmont, dit-il sans regarder Paul, nous avons obtenu les originaux.
Paul eut un rire bref.
â Ă vingt et une heures ? Quelle efficacitĂ© théùtrale.
Salomon ouvrit sa serviette.
â Je prĂ©fĂšre le théùtre Ă la falsification mĂ©dicale.
Il posa trois documents sur une table débarrassée à la hùte.
Le premier était le rapport officiel : mobilité gravement compromise, tutelle temporaire conseillée, incapacité à exercer une pression décisionnelle durable.
Le deuxiĂšme portait la mĂȘme date, le mĂȘme en-tĂȘte, la mĂȘme signature.
Mais les mots nâĂ©taient pas les mĂȘmes.
RĂ©cupĂ©ration favorable. Pas dâatteinte neurologique majeure. CapacitĂ© dĂ©cisionnelle prĂ©servĂ©e. Rééducation nĂ©cessaire, mais autonomie probable.
Adrien sentit le froid lui passer dans le dos.
â Qui a remplacĂ© le rapport ? demanda-t-il.
Salomon dĂ©signa le troisiĂšme document : une facture dâexpertise privĂ©e rĂ©glĂ©e par une sociĂ©tĂ©-Ă©cran.
Nom de la société : Lierre Conseil.
InĂšs porta une main Ă sa gorge.
â Câest lâentreprise de ma mĂšre.
Tout le monde se tourna vers elle.
Elle avait parlĂ© bas, mais le toit Ă©tait devenu une chambre dâĂ©cho.
Paul la fusilla du regard.
â Tais-toi.
Elle se raidit.
Ce fut la premiĂšre fois de la soirĂ©e quâAdrien vit InĂšs non pas comme une ennemie, mais comme une piĂšce qui dĂ©couvrait le plateau.
â Ma mĂšre mâa dit que Lierre Conseil servait Ă gĂ©rer les contrats dâimage, murmura-t-elle.
Clémence ricana.
â Tu veux vraiment jouer lâignorante maintenant ?
InÚs lui lança un regard blessé.
â Je savais pour la mise en scĂšne. Je savais quâil fallait le pousser Ă montrer sa faiblesse ce soir. Je ne savais pas pour le rapport.
Adrien la regarda.
â Tu savais assez.
Elle encaissa.
Cette fois, elle ne chercha pas Ă sourire.
Jeanne Morvan sâapprocha dâAdrien.
â Ta grand-mĂšre disait que ta mĂšre nâĂ©tait pas morte comme on le racontait.
Le nom de sa mĂšre fit reculer le monde.
Ălise Valmont Ă©tait morte vingt ans plus tĂŽt, officiellement dâune rupture dâanĂ©vrisme pendant un sĂ©jour Ă Florence. Adrien avait quinze ans. Il se souvenait de Paul qui lui avait tenu lâĂ©paule Ă lâenterrement, de son pĂšre dĂ©jĂ absent, dâHĂ©lĂšne immobile au premier rang comme une statue en deuil.
â Pourquoi parler de ma mĂšre maintenant ? demanda-t-il.
Salomon baissa les yeux.
â Parce que le nom dissimulĂ© dans la bague correspond au mĂ©decin qui a signĂ© son certificat de dĂ©cĂšs.
Adrien sentit la terrasse sâĂ©loigner.
Dans le diamant, HĂ©lĂšne nâavait pas seulement cachĂ© une clĂ©. Sur lâintĂ©rieur de lâanneau, invisible sans loupe, elle avait fait graver quatre lettres : M. Duv.
Docteur Marcel Duval.
Le mĂȘme expert consultant que Saint-Roch avait sollicitĂ© aprĂšs son accident.
Paul dit trop vite :
â Des mĂ©decins consultent plusieurs familles. Ce nâest pas une preuve.
Salomon ferma la serviette.
â Non. Mais câest une habitude.
ClĂ©mence regarda sa montre. Le geste Ă©tait absurde. On ne consulte pas lâheure quand lâhistoire de deux morts se rĂ©veille. Ă moins dâattendre quelquâun.
Adrien le remarqua.
â Qui doit arriver ?
Elle ne répondit pas.
Au mĂȘme moment, lâascenseur privĂ© du rooftop sâouvrit.
Une femme entra.
Soixante ans environ, tailleur ivoire, cheveux blond cendrĂ©, visage beau dâune beautĂ© entretenue par la rancune. Marianne Laurier, la mĂšre dâInĂšs.
Elle balaya la terrasse dâun regard.
â Eh bien, dit-elle, il paraĂźt quâun handicapĂ© a dĂ©cidĂ© de gĂącher la soirĂ©e.
InĂšs ferma les yeux.
Adrien, lui, comprit.
La cruautĂ© dâInĂšs nâĂ©tait pas nĂ©e seule.
Elle avait été éduquée.
Marianne aperçut la bague dans sa main.
Pour la premiĂšre fois, sa voix trembla.
â OĂč as-tu trouvĂ© ça ?
Adrien répondit calmement :
â Dans les roses que votre fille a Ă©crasĂ©es.
Et le regard de Marianne rĂ©vĂ©la ce que Paul avait rĂ©ussi Ă cacher jusque-lĂ : elle reconnaissait cette bague depuis bien plus longtemps quâAdrien.
La jeune collaboratrice de Salomon prit des notes en silence. Adrien remarqua ses mains : elles ne tremblaient pas, mais son visage disait assez que lâaffaire dĂ©passait dĂ©jĂ la simple guerre de conseil dâadministration. Il y avait des morts, des mĂ©decins, de lâargent et des fiancĂ©es qui servaient dâĂ©cran de fumĂ©e.
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Les invitĂ©s, eux, commençaient Ă se diviser. Les plus lĂąches cherchaient leur manteau. Les plus curieux restaient prĂšs des baies vitrĂ©es. Quelques femmes plus ĂągĂ©es sâĂ©taient rapprochĂ©es de Jeanne, comme si elles reconnaissaient, dans cette soirĂ©e trop brillante, une vieille mĂ©canique quâelles avaient vue ailleurs : un homme affaibli quâon dĂ©clare incapable, une femme gĂȘnante quâon juge excessive, une vĂ©ritĂ© quâon renvoie au lendemain jusquâĂ ce quâelle meure de fatigue.
Adrien sentit leur présence sans les regarder. Pour la premiÚre fois, il ne se tenait pas seulement debout grùce à ses jambes. Il se tenait debout parce que certains silences autour de lui avaient enfin changé de camp.