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Chapitre 05 - Le prix d’une femme piĂ©tinĂ©e

Chapitre 05 - Le prix d’une femme piĂ©tinĂ©e

InĂšs partit vomir dans les toilettes de service.

Personne ne la suivit, sauf Jeanne Morvan. Ce fut elle, et non sa mĂšre, qui posa une main sur son Ă©paule quand la jeune femme s’appuya contre le marbre du lavabo, le mascara Ă  peine dĂ©fait mais l’orgueil en ruine.

— Je ne savais pas pour Élise, souffla Inùs.

Jeanne lui tendit une serviette.

— Peut-ĂȘtre. Mais tu savais pour Adrien.

La phrase ne lui laissa aucun refuge.

Sur le rooftop, Adrien avait demandĂ© que l’on coupe la musique et que les invitĂ©s soient raccompagnĂ©s un par un, aprĂšs avoir laissĂ© leurs coordonnĂ©es. Certains protestĂšrent. Salomon les calma avec la grĂące usĂ©e des avocats qui savent transformer une rĂ©ception mondaine en scĂšne de crime civil.

Paul voulut partir.

Deux agents de sĂ©curitĂ© l’arrĂȘtĂšrent devant l’ascenseur.

— Vous n’avez pas le droit, dit-il.

Adrien répondit :

— Ce bñtiment est à moi. L’ascenseur aussi.

Paul eut un sourire méprisant.

— Tu t’entends ? Tu parles comme HĂ©lĂšne.

— Merci.

Marianne, elle, ne tenta pas de fuir. Elle s’assit prĂšs de la balustrade, alluma une cigarette que personne n’osa lui interdire et regarda Paris comme si la ville avait toujours Ă©tĂ© un adversaire personnel.

Adrien s’approcha.

— Pourquoi ma mùre ?

Marianne tira sur sa cigarette.

— Parce qu’elle croyait que la bontĂ© la protĂ©geait.

— Ce n’est pas une rĂ©ponse.

— C’est la seule qui soit honnĂȘte.

Il attendit.

La patience le surprit lui-mĂȘme. Quelques mois plus tĂŽt, il aurait criĂ©. Il aurait exigĂ©. La douleur physique lui avait appris une humiliation utile : le corps n’obĂ©it pas toujours Ă  la colĂšre. Il faut choisir ses gestes.

Marianne écrasa la cigarette dans une coupe vide.

— Élise avait dĂ©couvert que Paul utilisait des fonds Valmont pour couvrir des pertes de Lierre Conseil. Ce n’était pas Ă©norme au dĂ©part. Puis les chiffres ont grossi. Votre mĂšre voulait prĂ©venir HĂ©lĂšne et bloquer Paul.

— Et vous ?

— Moi, j’étais enceinte.

Adrien se raidit.

— D’Inùs ?

Marianne eut un sourire sans joie.

— Non.

La terrasse se rĂ©trĂ©cit autour d’eux.

Paul, prĂšs de l’ascenseur, leva la tĂȘte.

Marianne continua :

— J’ai perdu l’enfant avant le terme. Paul a dit que c’était mieux ainsi. Qu’un enfant entre nous aurait tout compliquĂ©. Élise l’a entendu.

La voix de Marianne ne tremblait pas, mais son regard avait vieilli d’un coup.

— Elle m’a proposĂ© de m’aider. De partir. De tĂ©moigner. Elle avait ce dĂ©faut insupportable : elle croyait qu’une femme blessĂ©e voulait forcĂ©ment devenir juste.

Adrien sentit une nausée lente.

— Vous avez choisi Paul.

— J’ai choisi de ne pas ĂȘtre une femme abandonnĂ©e avec une rĂ©putation dĂ©truite.

— Vous ĂȘtes devenue pire que cela.

Marianne le regarda enfin.

— Oui.

Le mot, simple, presque nu, le dĂ©sarma plus qu’une justification.

Mais il ne l’adoucit pas.

InĂšs revint avec Jeanne. Son visage Ă©tait blanc, sa robe rouge soudain trop voyante, comme un costume d’une piĂšce qu’elle ne voulait plus jouer.

— Maman, dit-elle, est-ce que Paul est mon pùre ?

Marianne ferma les yeux.

Paul hurla presque :

— Ça suffit.

InĂšs ne le regarda mĂȘme pas.

— RĂ©ponds.

Marianne posa les mains Ă  plat sur la table.

— Non.

InÚs eut un rire cassé.

— Tu dis la vĂ©ritĂ© ?

— Pour une fois, oui.

— Alors pourquoi j’ai passĂ© ma vie Ă  obĂ©ir Ă  un homme que tu regardes comme s’il t’appartenait ?

La question traversa Marianne sans qu’elle tombe.

— Parce que je pensais qu’en t’apprenant Ă  ne jamais ĂȘtre faible, je te protĂ©geais.

InÚs regarda les roses écrasées.

— Tu m’as appris Ă  mĂ©priser ce qui tremble.

Adrien détourna les yeux.

La phrase le toucha malgrĂ© lui. Il revit InĂšs Ă  l’hĂŽpital, lui tenant la main devant les infirmiĂšres, puis la lĂąchant dĂšs qu’ils Ă©taient seuls. Il se souvint des soupirs, des petits reproches, de la façon dont elle avait Ă©vitĂ© son fauteuil comme s’il rendait le malheur contagieux.

— Ce soir, dit-il, tu as humiliĂ© un homme que tu croyais incapable de se relever.

InĂšs hocha la tĂȘte.

— Oui.

— Pourquoi ?

Elle mit longtemps à répondre.

— Parce que j’avais peur que tu me rejettes si tu guĂ©rissais. Et parce que si tu ne guĂ©rissais pas, ma mĂšre disait que tu serais inutile mais riche. Dans les deux cas, elle avait un plan pour moi.

Ce n’était pas une excuse.

Mais c’était la vĂ©ritĂ© d’une femme qui commençait seulement Ă  distinguer sa voix de celle de sa mĂšre.

Inùs s’approcha du bouquet, mais n’osa pas le toucher. Ce simple mouvement, interrompu avant le contact, disait davantage que les excuses qu’elle aurait pu formuler trop vite.

— Tu peux encore choisir ce que tu fais de ta honte, dit Jeanne.

— Je ne sais pas comment, rĂ©pondit InĂšs.

— Alors commence par ne plus mentir.

Salomon revint avec une information.

— Les archives de Duval n’ont pas disparu. Elles sont dans une clinique fermĂ©e Ă  Neuilly, rachetĂ©e l’an dernier par une sociĂ©tĂ© immobiliĂšre.

Adrien comprit avant qu’il finisse.

— La sociĂ©tĂ© de Paul.

Paul se redressa.

— Vous n’irez nulle part.

Jeanne leva son téléphone.

— Trop tard. J’ai appelĂ© la police judiciaire.

Marianne se leva d’un coup.

— Non.

Tous la regardĂšrent.

La premiĂšre vraie panique traversa son visage.

— Qu’est-ce qu’il y a dans cette clinique ? demanda Adrien.

Marianne fixa Paul.

— La fin de la vidĂ©o de ta mĂšre.

Adrien sentit les conversations revenir par fragments derriÚre lui. Des invités rappelaient leurs chauffeurs, d'autres envoyaient des messages paniqués. La haute société, quand elle assiste à une catastrophe morale, pense d'abord à contrÎler son agenda. Lui ne pensait plus qu'à une femme morte avant d'avoir pu finir sa phrase.

Puis elle ajouta, si bas que seul Adrien l’entendit presque :

— Et le seul document qui prouve qu’Élise n’est pas morte à Florence.

Adrien pensa Ă  toutes les conversations oĂč l’on avait prĂ©sentĂ© Marianne comme une femme redoutable, brillante, impossible Ă  tromper. Personne n’avait jamais dit : blessĂ©e. Ce mot, dans leur milieu, Ă©tait rĂ©servĂ© aux gens qui n’avaient plus assez d’argent pour transformer leur souffrance en Ă©lĂ©gance.

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Il ne lui devait pas de compassion. Pas encore. Peut-ĂȘtre jamais. Mais comprendre d’oĂč venait la cruautĂ© d’une personne empĂȘchait de rĂ©pondre avec la mĂȘme paresse. Sa mĂšre lui avait appris cela sans le vouloir : juger vite soulage, juger juste oblige.

InĂšs, elle, semblait entendre sa propre enfance revenir en Ă©cho. Les leçons de Marianne, les remarques sur les femmes abandonnĂ©es, les compliments offerts uniquement lorsqu’elle avait Ă©tĂ© dure, belle, rentable. Tout ce qu’elle avait pris pour une Ă©ducation solide se rĂ©vĂ©lait ĂȘtre une formation Ă  la survie dans une maison en feu.

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