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Chapitre 06 - La clinique de Neuilly

Chapitre 06 - La clinique de Neuilly

La clinique avait fermé depuis huit ans.

De l’extĂ©rieur, elle ressemblait Ă  ces bĂątiments trop propres qui attendent d’ĂȘtre transformĂ©s en appartements de luxe pour gens pressĂ©s. Volets mĂ©talliques au rez-de-chaussĂ©e, plaque mĂ©dicale retirĂ©e, jardin sec derriĂšre une grille. Il restait pourtant une odeur de lieu soignĂ© puis abandonnĂ© : poussiĂšre, dĂ©sinfectant ancien, humiditĂ© cachĂ©e dans les murs.

Adrien arriva avec Salomon, Jeanne et deux officiers.

InÚs était venue aussi.

Il ne l’avait pas invitĂ©e. Il ne l’en avait pas empĂȘchĂ©e. Elle portait un manteau noir par-dessus sa robe rouge, comme si elle voulait couvrir la femme qu’elle avait Ă©tĂ© la veille.

— Je peux rester dehors, dit-elle.

Adrien la regarda.

— Ce n’est pas moi que tu dois affronter.

Elle comprit.

— C’est elle.

Marianne n’était pas lĂ . Elle avait disparu aprĂšs avoir donnĂ© l’adresse d’un coffre d’archives, puis s’était enfermĂ©e dans son appartement avec ses avocats. Paul, lui, Ă©tait sous contrĂŽle judiciaire informel pour la soirĂ©e, ce qui signifiait, dans leur monde, qu’on lui avait retirĂ© ses tĂ©lĂ©phones et laissĂ© une dignitĂ© provisoire.

À l’intĂ©rieur, le bureau du docteur Duval avait Ă©tĂ© vidĂ©.

Presque.

DerriĂšre une bibliothĂšque fixĂ©e au mur, les enquĂȘteurs trouvĂšrent une trappe. Salomon murmura qu’HĂ©lĂšne avait toujours soupçonnĂ© Duval de conserver des doubles pour se protĂ©ger. Les hommes qui vendent des mensonges aiment garder la facture.

Dans la cache, il y avait trois boĂźtes.

Élise Valmont.

Adrien Valmont.

Marianne Laurier.

InĂšs devint livide en voyant le nom de sa mĂšre.

— Pourquoi elle ?

Un officier ouvrit la premiĂšre boĂźte.

Photos, analyses, courriers, certificat de dĂ©cĂšs italien. Puis un autre certificat, non signĂ©, français. Élise Valmont n’était pas morte Ă  Florence d’un anĂ©vrisme soudain. Elle avait Ă©tĂ© admise Ă  Neuilly sous un faux nom deux jours avant son prĂ©tendu voyage. Diagnostic : intoxication mĂ©dicamenteuse lente, non dĂ©clarĂ©e.

Adrien dut s’asseoir.

La douleur dans sa jambe revint brutalement, mais ce n’était pas elle qui le plia.

Jeanne posa une main sur son épaule.

— Respire.

Il respira.

Mal.

Puis il ouvrit les yeux.

— Qui l’a amenĂ©e ici ?

Le policier consulta le dossier.

— Paul Valmont.

Le nom n’eut pas besoin d’ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©.

Dans la deuxiĂšme boĂźte, celle d’Adrien, les faux rapports mĂ©dicaux Ă©taient classĂ©s avec une prĂ©cision insultante. Factures Ă  Lierre Conseil. Notes manuscrites de Duval. Une phrase revenait : « Maintenir l’image d’une incapacitĂ© durable jusqu’à validation de la dĂ©lĂ©gation. »

Adrien pensa au fauteuil.

Aux regards.

Aux phrases murmurées devant lui comme si son corps blessé avait également diminué son intelligence.

Puis Salomon trouva une clé USB scotchée sous le couvercle.

La fin de la vidĂ©o d’Élise.

Ils la regardùrent sur l’ordinateur portable d’un officier.

Élise apparut Ă  nouveau, le mĂȘme bureau, la mĂȘme robe sombre. Mais cette fois, la camĂ©ra continuait.

« Si je n’y arrive pas, cherchez Duval. Paul ne travaille pas seul. Marianne n’a pas seulement couvert les virements. Elle a signĂ© la premiĂšre autorisation de consultation. Je ne sais pas si elle comprendra un jour ce qu’elle fait. Je sais seulement que mon fils ne doit pas grandir entourĂ© de gens qui appellent protection ce qui est en rĂ©alitĂ© du vol. »

Elle s’arrĂȘta, regarda vers la porte, puis ajouta :

« Adrien, si tu vois ceci un jour, ne laisse pas ma mort faire de toi un homme dur. Deviens prĂ©cis. C’est plus utile. »

La vidĂ©o s’interrompit.

Adrien ne bougea pas.

Il entendit InĂšs pleurer derriĂšre lui.

Pas fort.

Pas pour se faire pardonner.

Pour la premiùre fois, ses larmes semblaient n’avoir aucun public.

La troisiĂšme boĂźte, Marianne Laurier, contenait autre chose.

Un dossier médical aprÚs la perte de son enfant. Des lettres non envoyées. Et une attestation de Duval certifiant, à la demande de Paul, que Marianne présentait « une instabilité émotionnelle incompatible avec toute revendication publique ».

InĂšs lut le document.

Ses mains se mirent Ă  trembler.

— Il a fait à ma mùre ce qu’elle a ensuite fait aux autres.

Jeanne répondit doucement :

— Parfois, les gens blessĂ©s transmettent la lame au lieu de la poser.

Adrien ferma la boĂźte de sa mĂšre.

Il aurait voulu que la haine soit simple. Paul coupable, Marianne complice, InÚs cruelle. Mais la vérité avait cette manie de mélanger les rÎles sans diminuer les responsabilités.

Inùs s’approcha.

— Je tĂ©moignerai.

Adrien la regarda.

— Contre ta mùre ?

— Contre Paul. Contre elle s’il le faut. Contre moi aussi.

— Pourquoi maintenant ?

Elle essuya ses larmes.

— Parce que j’ai Ă©crasĂ© des roses en croyant Ă©craser un homme faible. Et j’ai dĂ©couvert que c’était toute ma vie qui Ă©tait bĂątie sur cette faiblesse-lĂ .

Il ne répondit pas.

Le pardon n’était pas une porte qu’on ouvre parce que quelqu’un frappe enfin correctement.

À la sortie, la nuit Ă©tait tombĂ©e sur Neuilly. Les gyrophares peignaient les façades d’un bleu froid. Adrien sentit le vent, sa jambe douloureuse, la bague dans sa poche.

Son téléphone vibra.

Message inconnu.

« Tu as trouvĂ© les boĂźtes. TrĂšs bien. Mais tu n’as pas encore trouvĂ© le testament que ta mĂšre a signĂ© avant de mourir. »

Adrien relut la phrase.

Puis une seconde arriva.

« Demande Ă  Jeanne pourquoi elle ne te l’a jamais remis. »

Dans le couloir de l’ancienne clinique, Adrien resta longtemps devant une vitre sale donnant sur une cour intĂ©rieure. Il imagina sa mĂšre derriĂšre l’une de ces portes, vivante, affaiblie, sans doute consciente que son nom Ă©tait dĂ©jĂ  confisquĂ©. L’idĂ©e lui donna envie de frapper le mur. Il ne le fit pas.

La colĂšre immĂ©diate aurait satisfait Paul, mĂȘme absent. Elle lui aurait permis de dire plus tard qu’Adrien Ă©tait impulsif, instable, trop atteint pour gouverner. La vieille langue des manipulateurs n’attendait que cela : un geste, un cri, une preuve de douleur transformĂ©e en preuve d’incapacitĂ©.

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Alors Adrien fit ce qu’Élise lui avait demandĂ©. Il devint prĂ©cis. Il demanda des copies, des scellĂ©s, des signatures, des inventaires. Il laissa aux morts l’émotion et aux vivants la procĂ©dure.

Ce fut peut-ĂȘtre le moment oĂč il ressembla le plus Ă  sa mĂšre.

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