Chapitre 06 - Les trois mois disparus

Chapitre 06 - Les trois mois disparus
Daniel nâavait jamais menti sur son absence.
Câest ce quâil se rĂ©pĂ©tait depuis dix ans, sans parvenir Ă y croire tout Ă fait.
Il nâavait pas dit la vĂ©ritĂ© entiĂšre. Il avait dit une phrase acceptable: âJe dois partir sur un chantier compliquĂ©.â Claire Ă©tait enceinte de six mois. Elle avait posĂ© une main sur son ventre, lâautre sur le cadre de la porte, et elle avait demandĂ©:
â Maintenant ?
Il avait répondu oui.
Pas parce quâil voulait la quitter. Parce quâun homme Ă©tait mort sur le chantier Northline, et parce que le nom Collins apparaissait sur des factures qui nâauraient jamais dĂ» exister.
Ce matin de Noël, dans la petite cuisine du motel, Daniel regardait Sophie manger une tartine trop grillée. Elle avait les cheveux encore humides aprÚs la douche, les joues un peu roses, et son costume de la veille pendait à cÎté du radiateur.
â On va oĂč aujourdâhui ? demanda-t-elle.
â Voir une amie.
â Une amie Ă toi ou une amie de travail ?
Il sourit malgré lui.
â Les deux.
Nora Beck arriva Ă 9 h 20 avec un manteau noir, un dossier Ă©pais et un sac de viennoiseries. Elle avait cinquante-quatre ans, des cheveux argentĂ©s coupĂ©s au carrĂ©, une voix grave et cette maniĂšre de regarder les gens qui distinguait tout de suite lâurgence du bruit.
Elle posa le sac devant Sophie.
â Jâai pris des croissants. Câest le seul geste civilisĂ© que jâaie rĂ©ussi ce matin.
Sophie la remercia poliment.
Nora attendit que lâenfant sâinstalle devant un dessin animĂ©, le son bas, pour parler Ă Daniel prĂšs de la fenĂȘtre.
â Claire a envoyĂ© la vidĂ©o.
â Je sais.
â Et quelquâun a envoyĂ© une menace sur le vieux tĂ©lĂ©phone.
Daniel tourna la tĂȘte.
â Comment le sais-tu ?
â Parce que ce tĂ©lĂ©phone Ă©tait liĂ© Ă un serveur de sauvegarde Whitaker. Ton pĂšre avait fait installer ça aprĂšs Northline.
Daniel resta immobile.
Le nom de son pÚre entra dans la piÚce comme une présence assise à une chaise vide.
Arthur Whitaker Ă©tait mort deux ans aprĂšs la naissance de Sophie, officiellement dâun anĂ©vrisme, officieusement dâĂ©puisement et de colĂšre rentrĂ©e. Il avait bĂąti Whitaker Construction sur une idĂ©e vieille et simple: une maison ne vaut rien si ceux qui la construisent meurent pour quâelle soit belle.
Northline avait été sa blessure.
â Qui a envoyĂ© le message ? demanda Daniel.
â On ne le sait pas encore. Mais il vient dâun numĂ©ro utilisĂ© autrefois par Glen Morris.
Daniel ferma les yeux.
Glen Morris. Responsable sĂ©curitĂ© sur le chantier Northline. Lâhomme qui avait jurĂ© que lâaccident Ă©tait dĂ» Ă une erreur ouvriĂšre, puis disparu avant lâenquĂȘte interne. Daniel lâavait cherchĂ© pendant des annĂ©es.
â Il est vivant ?
â Peut-ĂȘtre.
Daniel regarda Sophie. Elle riait doucement Ă quelque chose sur lâĂ©cran, comme si le monde nâavait pas dĂ©cidĂ© pendant la nuit de ressortir tous ses monstres.
â Je ne veux pas mĂȘler Sophie Ă Northline.
â Martin lâa dĂ©jĂ fait, rĂ©pondit Nora. Le rapport mĂ©dical utilisĂ© contre elle est signĂ© par le docteur Collins, mais payĂ© par une sociĂ©tĂ©-Ă©cran qui a aussi payĂ© Glen Morris aprĂšs lâaccident.
Daniel sentit une ancienne rage remonter.
â Dis-moi tout.
Nora ouvrit le dossier.
Northline Ă©tait un chantier de tours rĂ©sidentielles, dix ans plus tĂŽt. Collins Development y fournissait des poutres et du bĂ©ton via un sous-traitant. Daniel, encore officiellement simple chef de terrain sous un nom raccourci, avait dĂ©couvert que certains matĂ©riaux Ă©taient infĂ©rieurs aux normes. Il avait alertĂ© son pĂšre. Arthur avait ordonnĂ© lâarrĂȘt du chantier.
Trois jours plus tard, une passerelle provisoire sâĂ©tait effondrĂ©e. Un ouvrier, Mateo Ruiz, avait Ă©tĂ© blessĂ© mortellement. Martin Collins avait niĂ© toute responsabilitĂ©. Glen Morris avait signĂ© un rapport accusant Mateo dâavoir ignorĂ© les consignes.
Daniel Ă©tait parti trois mois pour retrouver les documents dâorigine, protĂ©ger la veuve de Mateo, et empĂȘcher Martin de racheter les tĂ©moins. Pendant ce temps, Claire, enceinte et vulnĂ©rable, avait reçu des visites rĂ©guliĂšres dâEleanor.
âIl tâabandonne.â
âLes hommes comme lui choisissent toujours leur orgueil.â
âUn vrai mari reste quand sa femme a peur.â
Daniel lâapprit trop tard.
â Claire nâa jamais su pour Mateo, dit Nora.
â Non.
â Pourquoi ?
Il regarda la neige dehors.
â Parce que la veuve de Mateo Ă©tait menacĂ©e dâexpulsion. Parce que son fils nâavait pas de papiers. Parce que Martin aurait tout utilisĂ©. Parce que Claire pleurait dĂ©jĂ au tĂ©lĂ©phone et que je croyais la protĂ©ger en taisant la partie la plus sale.
â Tu lâas laissĂ©e seule avec eux.
La phrase de Nora nâĂ©tait pas cruelle. Elle Ă©tait vraie.
Daniel baissa les yeux.
â Oui.
Dans le silence, Sophie se retourna.
â Papa ?
Il alla vers elle.
â Oui ?
â Est-ce que maman savait que grand-pĂšre mentait ?
Daniel sâaccroupit devant elle.
â Je crois quâelle a commencĂ© Ă comprendre.
Sophie réfléchit.
â Est-ce quâelle va dire pardon ?
Il sentit sa gorge se serrer.
â Elle devra faire plus que le dire.
Lâenfant hocha la tĂȘte avec un sĂ©rieux qui lui brisa le cĆur.
Le téléphone de Nora vibra.
Elle lut, puis releva les yeux.
â Daniel, on a Glen Morris.
â OĂč ?
â Dans un hĂŽpital privĂ© de lâIllinois. Sous un autre nom. Et il vient dâenvoyer une condition.
â Laquelle ?
Nora regarda Sophie, puis Daniel.
â Il ne parlera quâĂ Claire.
Daniel se redressa lentement.
Daniel avait souvent imaginĂ© ce quâil dirait un jour Ă Sophie sur Northline. Il se voyait assis prĂšs dâelle quand elle serait plus grande, assez grande pour comprendre la diffĂ©rence entre la justice et la vengeance. Il lui parlerait de Mateo Ruiz, de son grand-pĂšre Arthur, des chantiers oĂč les hommes invisibles portent les rĂȘves des autres sur leur dos.
Il nâavait jamais imaginĂ© devoir expliquer tout cela parce que Martin avait transformĂ© lâhistoire en arme contre elle.
Nora le connaissait assez pour ne pas lâadoucir. Elle avait Ă©tĂ© lâamie dâArthur avant dâĂȘtre la juriste de Daniel, et elle possĂ©dait cette loyautĂ© rare qui ne consiste pas Ă consoler un homme, mais Ă lâempĂȘcher de devenir confortable dans sa propre version des faits.
Sophie, de son cĂŽtĂ©, dessinait sur le papier Ă en-tĂȘte du motel une maison avec trois fenĂȘtres et une porte immense. Daniel remarqua quâelle avait dessinĂ© la poignĂ©e trĂšs bas, Ă hauteur dâenfant. Il demanda pourquoi.
â Pour que je puisse ouvrir si les grands oublient, rĂ©pondit-elle.
Il ne trouva rien Ă dire. Il posa seulement une autre feuille devant elle, comme si lui offrir de lâespace pouvait compenser un peu toutes les portes que les adultes avaient fermĂ©es.
May you like
Dehors, la neige recommençait à tomber.
Et pour la premiĂšre fois depuis dix ans, le secret qui avait sĂ©parĂ© Daniel et Claire exigeait quâils entrent ensemble dans la mĂȘme piĂšce.