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Chapitre 19 - La nuit oĂč Arthur est mort

Chapitre 19 - La nuit oĂč Arthur est mort

Arthur Whitaker était mort un jeudi soir, à 22 h 41.

Daniel s’en souvenait parce qu’il avait regardĂ© l’horloge de l’hĂŽpital comme si les aiguilles Ă©taient coupables. Sophie avait deux ans. Claire dormait dans un fauteuil, Ă©puisĂ©e par une grippe de l’enfant, la tĂȘte posĂ©e contre le mur. Daniel avait reçu l’appel, pris son manteau, embrassĂ© sa fille sur le front, puis roulĂ© sous la pluie jusqu’à la maison de son pĂšre.

Trop tard.

On lui avait dit qu’Arthur avait Ă©tĂ© trouvĂ© par l’aide-soignante du soir. Un arrĂȘt brutal. Son cƓur fatiguĂ©. Rien de suspect.

À prĂ©sent, dans la salle d’interrogatoire du siĂšge Whitaker, Glen Morris affirmait qu’un homme Ă©tait sorti de la maison avant l’appel aux secours.

Victor.

— Je l’ai vu, dit Glen d’une voix rauque. J’attendais dehors. Martin m’avait envoyĂ© remettre des papiers. Quand je suis arrivĂ©, Victor Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ . Il s’est disputĂ© avec Arthur. Fort. Puis il est sorti par la porte latĂ©rale avec une enveloppe brune.

Daniel se pencha.

— Pourquoi ne l’as-tu pas dit ?

Glen eut un rire faible.

— Parce que personne ne croyait les hommes comme moi quand les hommes comme Victor respirent encore.

Nora posa devant lui une copie du reçu trouvé sur lui.

— Et ces cinquante mille dollars ?

— Pour partir.

— PayĂ©s par qui ?

Glen baissa les yeux.

— Martin. Via Sutter.

Claire, assise Ă  cĂŽtĂ© de Daniel, sentit toute la structure du mensonge prendre enfin sa forme complĂšte. Martin et Victor n’étaient pas seulement alliĂ©s. Ils s’étaient tenus mutuellement par des crimes diffĂ©rents, chacun possĂ©dant de quoi dĂ©truire l’autre.

— Que contenait l’enveloppe ? demanda Daniel.

Glen répondit:

— Je ne sais pas. Mais Victor a dit une phrase en partant. “Le vieux a changĂ© la femme au centre du piĂšge.”

Claire ferma les yeux.

La femme au centre du piĂšge.

Elle.

Arthur avait modifiĂ© son testament pour que Claire puisse protĂ©ger Sophie Trust. Victor l’avait dĂ©couvert. Martin aussi. C’est pourquoi, pendant des annĂ©es, ils avaient travaillĂ© Ă  faire de Claire une femme peu crĂ©dible, dĂ©pendante, coupable, divisĂ©e contre Daniel.

Une femme placée au centre du piÚge peut devenir la clé.

Ou la premiùre chose qu’on brise.

— Victor a-t-il tuĂ© mon pĂšre ? demanda Daniel.

Glen le regarda avec fatigue.

— Je ne l’ai pas vu. Je ne mentirai plus, mĂȘme pour vous faire du bien. Je l’ai vu sortir. J’ai vu Arthur vivant avant. Mort aprĂšs. Entre les deux, je n’ai pas vu.

C’était insuffisant pour un tribunal.

Suffisant pour une Ăąme.

L’enquĂȘte fut relancĂ©e. Pas comme un meurtre certain, mais comme une mort entourĂ©e de dissimulation financiĂšre, de vol possible de documents et d’obstruction. Victor perdit l’élĂ©gance de ses dĂ©placements. Ses avocats s’agitĂšrent. Martin cessa de donner des interviews.

Claire, elle, signa l’acceptation temporaire du rĂŽle prĂ©vu par Arthur.

Le lendemain, son nom apparut dans les dossiers officiels de Sophie Trust.

Protectrice intérimaire.

Le mot la fit pleurer seule dans la salle de bains.

Elle ne se sentait protectrice de rien. Elle se sentait en retard. Mais parfois la vie ne demande pas que l’on mĂ©rite entiĂšrement le rĂŽle avant de commencer. Elle demande qu’on cesse de refuser le travail.

La rĂ©action de Martin arriva sous forme d’un message vocal.

— Tu viens de trahir ton sang.

Claire l’écouta une fois, avec Nora.

Puis elle répondit par écrit:

“Non. J’ai choisi mon enfant.”

Elle bloqua le numéro.

À la fin de la semaine, le juge valida provisoirement la structure de Sophie Trust et ordonna une surveillance indĂ©pendante des actifs liĂ©s aux terrains Est. Elena Ruiz fut nommĂ©e au comitĂ© consultatif sĂ©curitĂ©. Marisol accepta un poste de liaison avec les familles de travailleurs. Eleanor entra en programme de protection de tĂ©moin, ce qui lui parut plus humiliant que courageux, mais elle y alla.

Daniel et Claire, eux, ne parlĂšrent pas de leur mariage.

Pas encore.

Ils parlaient de Sophie, des audiences, des repas, des devoirs. Claire venait chaque jour Ă  l’heure prĂ©vue. Elle n’apportait pas de cadeaux trop grands. Elle Ă©coutait quand Sophie disait peu. Elle repartait quand Daniel disait que c’était assez.

Un soir, Sophie lui demanda:

— Tu habites oĂč maintenant ?

— Dans un petit appartement pas loin.

— Tu as un sapin ?

Claire sourit tristement.

— Un tout petit.

Sophie réfléchit.

— Il n’a pas besoin d’ĂȘtre grand.

C’était peut-ĂȘtre le premier cadeau que sa fille lui faisait.

Deux jours avant le Nouvel An, Victor demanda Ă  rencontrer Daniel seul.

Daniel refusa.

Il y alla avec Claire, Nora et un enregistreur.

La rencontre eut lieu dans une salle privĂ©e d’un club oĂč Victor n’avait plus le droit d’entrer par la grande porte, dĂ©tail qui sembla le blesser davantage que les accusations.

Il avait vieilli en une semaine.

— Tu as gagnĂ© une manche, dit-il Ă  Daniel.

— Ce n’était pas un jeu.

Victor ignora la remarque.

— Martin va tomber. Sutter va parler. Glen Morris aussi. Mais il y a une chose qu’aucun d’eux ne sait.

Claire sentit Daniel se raidir.

Victor posa une enveloppe sur la table.

— Arthur n’a pas seulement laissĂ© un testament. Il a laissĂ© une confession.

Daniel ne toucha pas l’enveloppe.

— Sur quoi ?

Victor sourit avec une tristesse presque crédible.

La mort d’Arthur n’allait peut-ĂȘtre jamais devenir une affaire claire, avec un coupable unique et une phrase que l’on peut Ă©crire au bas d’un dossier. Claire le sentit avant mĂȘme que Nora le dise. Certaines vĂ©ritĂ©s judiciaires restent incomplĂštes; les familles doivent apprendre Ă  vivre avec des preuves assez fortes pour comprendre, pas toujours assez nettes pour condamner.

Daniel avait bĂąti sa vie sur la maĂźtrise. Plans, contrats, normes, audits. LĂ , il se retrouvait devant une zone grise, la plus insupportable pour lui. Victor avait peut-ĂȘtre tuĂ© son pĂšre. Ou peut-ĂȘtre seulement profitĂ© de sa mort. Dans les deux cas, il avait volĂ© le deuil.

Claire resta prĂšs de Daniel, sans parler. Elle avait enfin appris que certaines prĂ©sences n’ont pas besoin de phrase.

Victor, dans cette affaire, n’avait pas seulement voulu l’argent. Il avait voulu prouver qu’Arthur n’était qu’un naĂŻf entourĂ© de belles intentions. Le plus grand mĂ©pris de certains cyniques n’est pas dirigĂ© contre la bontĂ© elle-mĂȘme, mais contre l’idĂ©e qu’elle puisse survivre Ă  une preuve.

Daniel se promit alors quelque chose de prĂ©cis: il ne dĂ©fendrait pas son pĂšre en le blanchissant. Il le dĂ©fendrait en empĂȘchant Victor de transformer ses fautes en permission gĂ©nĂ©rale de tout salir.

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— Sur la seule fois oĂč ton pĂšre a choisi l’entreprise au lieu d’un homme.

Et dans ce sourire, Claire comprit que Victor gardait sa derniĂšre lame pour salir mĂȘme les morts.

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