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Chapitre 12 - La veille de la mort d’Arthur

Chapitre 12 - La veille de la mort d’Arthur

La vidéo commença sans cérémonie.

Arthur Whitaker Ă©tait assis dans son fauteuil de cuir, une couverture sur les genoux, une lampe allumĂ©e prĂšs de lui. Il avait le teint gris des hommes qui savent que leur corps n’est plus une maison sĂ»re. Pourtant ses yeux restaient vifs, presque moqueurs.

— Si cette vidĂ©o existe encore, dit-il, c’est que mon frĂšre Victor aura sous-estimĂ© les femmes de cette famille. Il a toujours fait cela. Les hommes mĂ©diocres appellent prudence ce qui n’est que manque d’imagination.

Daniel eut un souffle étranglé.

Sophie lui prit la main.

Arthur poursuivit:

— Daniel, pardonne Ă  un vieil homme de parler en dossiers. J’ai aimĂ© les preuves parce que les sentiments, chez nous, Ă©taient trop faciles Ă  manipuler. Northline n’était pas seulement la faute de Martin Collins. Victor l’a laissĂ© faire, l’a encouragĂ©, puis a vendu Ă  Martin une protection qui n’en Ă©tait pas une. Chacun croyait utiliser l’autre. C’est la base des mauvaises alliances.

L’image trembla lĂ©gĂšrement.

Dans le reflet de la vitre, Martin apparaissait. Plus jeune, plus raide, debout derriĂšre le fauteuil. Il croyait sans doute ĂȘtre hors champ.

Arthur tourna la tĂȘte.

— Martin, cesse de faire semblant de chercher un livre et assieds-toi si tu veux me menacer.

Claire sentit son souffle se couper.

Dans la vidéo, Martin entra dans le cadre.

— Tu deviens paranoïaque, Arthur.

— Non. Malade. C’est diffĂ©rent. La maladie me fatigue, elle ne me rend pas idiot.

Martin resta debout.

— Daniel va dĂ©truire ma fille.

Arthur sourit tristement.

— Ta fille est plus menacĂ©e par ton amour que par mon fils.

Martin posa les mains sur le dossier d’une chaise.

— Tu vas transfĂ©rer les terrains Est dans une fiducie au nom de Sophie ? Une enfant ?

— Une enfant a l’avantage de ne pas encore croire que la cruautĂ© est une stratĂ©gie d’affaires.

— Tu crois que je vais laisser faire ?

— Je crois que tu vas essayer de l’empĂȘcher. J’ai donc prĂ©vu tes habitudes.

La vidéo coupa quelques secondes, puis reprit.

Martin était plus prÚs maintenant.

— Si tu signes cela, je dirai Ă  Daniel que Claire a soutenu Collins Ă  Northline. Je dirai Ă  Claire qu’il a laissĂ© Mateo Ruiz mourir pour protĂ©ger son hĂ©ritage. Ils se haĂŻront. Et quand les gens se haĂŻssent, Arthur, ils signent n’importe quoi pour arrĂȘter la douleur.

Claire se leva si vite que la chaise recula.

— Il avait tout prĂ©vu.

Daniel regardait l’écran comme on regarde un accident qu’on n’a jamais cessĂ© d’entendre.

Arthur dit, dans la vidéo:

— Tu feras du mal à ta propre fille pour gagner un terrain.

Martin répondit sans hésiter:

— Je ferai ce qu’il faut pour que cette famille reste au-dessus de ceux qui construisent ses murs.

Le silence dans la bibliothĂšque devint presque physique.

Sophie murmura:

— C’est grand-pùre Martin qui parle ?

Claire s’accroupit prùs d’elle.

— Oui.

— Il n’aime personne ?

Claire pensa longtemps avant de répondre.

— Je crois qu’il aime possĂ©der. Il a confondu ça avec aimer.

La vidéo se termina avec Arthur regardant de nouveau la caméra.

— Si Daniel voit ceci, c’est que j’ai Ă©chouĂ© Ă  lui Ă©pargner une guerre. Alors qu’il la mĂšne proprement. Pas pour me venger. Pour que Sophie n’apprenne pas que les promesses des morts valent moins que les mensonges des vivants.

L’écran devint noir.

Nora en fit immédiatement trois copies.

Daniel sortit de la piĂšce.

Cette fois, Claire le suivit.

Il Ă©tait dans le couloir, une main contre le mur, la tĂȘte baissĂ©e. Il ne pleurait pas. Mais tout son corps avait la rigiditĂ© d’un homme qui retient quelque chose de plus grand que des larmes.

— Daniel.

— Pas maintenant.

Elle s’arrĂȘta.

Autrefois, elle aurait insistĂ©. Elle aurait pris son refus comme une attaque, parce que sa famille lui avait appris que l’amour doit toujours se rendre disponible. Elle resta Ă  trois pas.

— D’accord.

Il leva les yeux.

Cette distance respectée sembla le toucher malgré lui.

— J’ai passĂ© dix ans Ă  essayer de prouver que je n’étais pas l’homme qu’ils dĂ©crivaient, dit-il. Et pendant ce temps, je suis devenu l’homme qui cachait trop de choses.

— Moi, j’ai passĂ© dix ans Ă  croire que l’obĂ©issance Ă  mon pĂšre Ă©tait une forme de loyautĂ©.

— Et Sophie a payĂ© les deux.

La phrase les rĂ©unit et les condamna en mĂȘme temps.

Claire hocha la tĂȘte.

— Oui.

Pas de “mais”. Pas d’explication. Elle vit que Daniel l’entendit.

Nora apparut au bout du couloir.

— La vidĂ©o change tout. Mais il faut faire vite. Victor et Martin vont tenter de dĂ©poser avant nous une requĂȘte contestant la fiducie Sophie.

— Quand ? demanda Daniel.

— Demain matin.

Claire regarda Daniel.

— Alors dĂ©posons ce soir.

Nora secoua la tĂȘte.

— Il nous manque une piĂšce. La signature originale d’Arthur sur la fiducie. Les copies ne suffiront pas si Victor attaque la capacitĂ© mentale.

Daniel fronça les sourcils.

— L’original Ă©tait dans le coffre de mon pĂšre.

— Il n’y est plus.

Un silence.

Claire comprit avant qu’on le dise.

— Martin ?

Nora répondit:

— Ou Eleanor.

À cet instant, le tĂ©lĂ©phone de Claire vibra.

Message de sa mĂšre.

“Je sais oĂč est l’original. Mais si je le prends, ton pĂšre saura que je l’ai trahi pour de bon.”

Claire lut la phrase Ă  voix haute.

Puis un deuxiĂšme message arriva.

“Viens seule à la maison du lac.”

Daniel dit aussitĂŽt:

— Non.

Claire regarda l’écran.

La maison du lac. L’endroit oĂč Eleanor disait avoir Ă©tĂ© enfermĂ©e autrefois.

Avant de lire la vidĂ©o, Daniel demanda Ă  Sophie de sortir avec Marisol. Il ne voulait pas que le visage de Martin dans le reflet devienne une image de plus dans les nuits de sa fille. Sophie protesta un peu, puis cĂ©da quand Marisol lui proposa de l’aider Ă  prĂ©parer des biscuits brĂ»lĂ©s “par tradition”.

Ce dĂ©tail resta dans la mĂ©moire de Claire: protĂ©ger un enfant, parfois, ce n’est pas lui cacher que le monde ment. C’est choisir la bonne taille de vĂ©ritĂ© pour son Ăąge.

Quand la porte se referma, les adultes restĂšrent seuls avec Arthur. Aucun d’eux n’était prĂȘt. Mais certains rendez-vous avec les morts n’attendent pas qu’on soit digne.

Claire eut envie de demander Ă  Arthur pourquoi il n’avait pas parlĂ© plus tĂŽt, pourquoi il avait laissĂ© des vidĂ©os au lieu de forcer les vivants Ă  se regarder en face. Puis elle comprit que cette question, Daniel aussi devait se la poser. Les morts laissent des preuves parce qu’ils ont Ă©chouĂ© Ă  convaincre pendant qu’ils respiraient.

Ce constat ne diminuait pas Arthur. Il le rendait humain, donc plus difficile Ă  utiliser comme statue.

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— Je n’irai pas seule, dit-elle.

Mais elle comprit, au fond d’elle, que sa mĂšre venait peut-ĂȘtre de choisir la vĂ©ritĂ© trop tard et au pire endroit possible.

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