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Chapitre 07 - La voix de Lucienne

Chapitre 07 - La voix de Lucienne

Elles allĂšrent Ă  la maison par des rues mouillĂ©es oĂč les pavĂ©s luisaient sous les rĂ©verbĂšres. Marianne conduisait trop vite. Claire, Ă  cĂŽtĂ© d’elle, tenait la boĂźte rouge sur ses genoux comme un enfant malade.

Lila et Jacques suivaient dans un taxi.

— BĂ©atrice m’a appelĂ©e trois fois, dit Marianne. Puis Ethan. Puis un numĂ©ro masquĂ©. J’ai Ă©teint mon tĂ©lĂ©phone.

Claire tourna la tĂȘte vers sa sƓur. Marianne avait toujours eu le talent de croire ce qu’on lui racontait pour Ă©viter de choisir un camp. Ce soir, elle avait choisi.

— Merci.

— Ne me remercie pas. Je t’ai crue folle pendant deux mois.

— Tu avais de l’aide.

— Ça n’excuse pas tout.

Non, pensa Claire. Mais cela ouvrait une porte. À leur Ăąge, les sƓurs ne se rĂ©parent plus avec de grandes dĂ©clarations. Elles recommencent parfois par une phrase honnĂȘte dans une voiture qui sent la pluie.

La maison de Saint-Malo les attendait dans le noir. Les volets bleus claquaient. Le figuier tordu dĂ©coupait sa silhouette contre le ciel. Claire ouvrit la porte avec une clĂ© qu’elle avait portĂ©e dans son sac toute sa vie sans comprendre qu’elle Ă©tait un testament.

À l’intĂ©rieur, tout semblait Ă  la fois intact et violĂ©. Des tiroirs ouverts, des livres dĂ©placĂ©s, un coussin Ă©ventrĂ©. Les hommes envoyĂ©s par Ethan avaient cherchĂ© sans dĂ©licatesse.

Dans la cuisine, la tasse prĂ©fĂ©rĂ©e de Lucienne n’était plus dans le vaisselier. Elle gisait par terre, cassĂ©e en deux. Marianne se pencha pour la ramasser, mais Claire l’arrĂȘta.

— Laisse.

— Maman y tenait.

— Justement. On ne remet pas en place une scùne avant de l’avoir comprise.

Cette phrase ne venait pas d’elle. Elle venait de toutes les femmes qui, avant elle, avaient appris Ă  ne plus nettoyer trop vite les dĂ©gĂąts des autres.

— Chambre bleue, dit Claire.

Le miroir était toujours là, ancien, piqué de taches noires aux angles. Jacques avait dit : derriÚre. Marianne glissa un couteau sous le cadre. Le miroir résista, puis céda dans un soupir de poussiÚre.

Dans le mur, une cavitĂ©. À l’intĂ©rieur, une pochette de toile cirĂ©e, un magnĂ©tophone miniature et une liasse de documents protĂ©gĂ©s par du plastique.

Claire reconnut l’écriture de sa mĂšre sur une Ă©tiquette : « Quand elles viendront te dire que j’ai menti. »

Elle dut s’asseoir sur le lit.

Marianne appuya sur lecture.

La voix de Lucienne surgit, un peu cassée, proche et lointaine à la fois.

« Ma Claire, ma Marianne. Si vous entendez ceci, c’est que BĂ©atrice a ressorti les vieux couteaux. Je ne vous ai pas tout dit. J’ai eu tort peut-ĂȘtre. Mais j’ai voulu que vous grandissiez ailleurs que dans la boue de nos adultes. »

Marianne pleurait dĂ©jĂ . Claire non. Elle avait passĂ© trop d’heures Ă  retenir son visage ; les larmes ne savaient plus oĂč sortir.

Lucienne raconta l’affaire. BĂ©atrice. Le pĂšre. L’enfant confiĂ©e Ă  Anne Parker. L’argent versĂ©. Les menaces. Puis la suite, plus rĂ©cente.

« Ethan m’a posĂ© des questions l’annĂ©e avant ma mort. Trop prĂ©cises. Il disait prĂ©parer une surprise pour toi, Claire. Je n’ai pas aimĂ© son regard. J’ai modifiĂ© mon testament. Il ne pourra toucher Ă  la maison que si tu renonces toi-mĂȘme devant MaĂźtre Le Goff, en personne. Aucun certificat, aucun mari, aucune procuration. S’il essaie autrement, c’est qu’il cherche Ă  te faire tomber. »

Claire porta la main Ă  sa bouche.

Ethan n’avait donc jamais pu vendre la maison. Pas lĂ©galement. Il avait seulement besoin qu’elle croie l’avoir perdue, qu’elle panique, qu’elle paraisse instable.

La voix de Lucienne devint plus douce.

« Quant à la petite Lila, si elle te trouve un jour, ne lui fais pas payer les péchés des anciens. Une femme ne choisit pas le mensonge dans lequel on la dépose enfant. »

DerriÚre Claire, Lila étouffa un sanglot.

Le magnétophone continua.

« Et souviens-toi, ma fille : il y a des loyautĂ©s qui ressemblent Ă  de l’amour seulement parce qu’on nous a appris Ă  nous taire. Ne te tais pas. Pas pour moi. Pas pour un homme. Pas pour sauver une famille qui ne te sauve pas. »

La bande grĂ©silla, puis s’arrĂȘta.

Personne ne parla pendant longtemps.

Puis des phares balayĂšrent les murs.

Une voiture venait de s’arrĂȘter devant la maison.

Marianne courut Ă  la fenĂȘtre.

— C’est Ethan.

Claire se leva. La peur arriva, enfin. Pas la peur de lui, mais celle de ce qu’un homme acculĂ© peut faire lorsqu’il comprend que son charme ne sert plus.

Ethan frappa Ă  la porte. Trois coups. Trop calmes.

— Claire, dit-il depuis dehors. Je sais que tu es lĂ . Ouvre. On doit parler avant que tu fasses une erreur irrĂ©parable.

Jacques se plaça prÚs du couloir.

— N’ouvrez pas.

— Il y a une porte derriùre la cuisine, dit Marianne.

Mais Claire ne bougea pas. Elle tenait les documents de sa mĂšre dans une main, la clĂ© USB dans l’autre.

Elle avait fui toute la journĂ©e : le hall, le mariage, les versions des autres. LĂ , dans la maison de Lucienne, elle comprit qu’il ne restait plus qu’une chose Ă  faire.

Elle ouvrit la porte.

Ce geste fit pousser Ă  Marianne un bruit de protestation. Lila recula d’un pas. Mais Claire ne se sentait pas hĂ©roĂŻque. Elle se sentait seulement fatiguĂ©e de trembler dans des piĂšces fermĂ©es pendant que les hommes frappaient dehors en appelant cela une conversation.

Elle garda la chaĂźne de sĂ©curitĂ©. Un mince morceau de mĂ©tal entre elle et son mari. Quinze ans de mariage rĂ©duits Ă  cela, pensa-t-elle : une chaĂźne que sa mĂšre avait fait poser aprĂšs une tempĂȘte.

Ethan se tenait sous la pluie, sans parapluie. Il avait perdu sa cravate. Ses cheveux collaient Ă  son front. Pour la premiĂšre fois depuis des annĂ©es, il ressemblait moins Ă  un homme important qu’à un garçon pris en faute.

— Donne-moi les documents, dit-il.

— Non.

Il regarda derriĂšre elle. Il vit Lila, Marianne, Jacques. Il comprit qu’il ne parlait plus Ă  une femme isolĂ©e.

Son visage se tordit.

— Tu crois qu’elles sont avec toi ? Lila te trahira dĂšs qu’elle aura besoin d’argent. Marianne retournera croire la premiĂšre personne qui pleure. Et ta mĂšre
 ta mĂšre a passĂ© sa vie Ă  mentir.

Claire descendit une marche.

— Peut-ĂȘtre. Mais ce soir, la seule personne qui ment encore, c’est toi.

Ethan sourit alors. Un sourire minuscule, terrible.

— Tu n’as pas tout Ă©coutĂ©, Claire.

Il sortit de sa poche un petit carnet rouge, usé, attaché par un élastique.

Claire reconnut aussitĂŽt l’objet. Le journal intime de Lucienne. Celui qui n’était pas dans la boĂźte.

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— Il y a une derniùre page, dit Ethan. Et elle change tout.

Claire regarda le carnet rouge comme on regarde une allumette prĂšs d’un rideau. Elle savait qu’il pouvait encore brĂ»ler quelque chose en elle : l’image de sa mĂšre, la confiance fragile retrouvĂ©e avec Marianne, peut-ĂȘtre mĂȘme la compassion naissante pour Lila. Ethan le savait aussi. C’était son dernier talent : repĂ©rer ce qui recommençait Ă  vivre pour menacer de l’écraser.

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