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Chapitre 04 - La meilleure amie

Chapitre 04 - La meilleure amie

Béatrice Veyrac avait toujours su arriver au bon moment.

Aux enterrements, elle trouvait la phrase qui faisait pleurer les tantes difficiles. Aux dĂźners, elle retenait le prĂ©nom du serveur. Aux rĂ©unions, elle laissait les hommes parler jusqu’à ce qu’ils s’épuisent, puis elle posait une question et remportait la piĂšce.

Ce matin-là, dans le hall de Lawson & Veyrac, elle entra comme si le scandale lui appartenait déjà.

— Ouvre cette porte, Claire, dit-elle. On ne lave pas une histoire de famille devant les employĂ©s.

— Ce n’est pas une histoire de famille, rĂ©pondit Claire. C’est une tentative de vol.

Le mot fit tressaillir Ethan. Béatrice, elle, ne cligna pas.

Mireille, prùs de l’ordinateur, murmura :

— La sĂ©curitĂ© arrive.

— Qu’elle arrive, dit Claire.

BĂ©atrice posa une main sur l’épaule d’Ethan. Le geste fut bref, presque maternel. Mais il rĂ©vĂ©la plus que dix photos. Ethan se laissa toucher. Lila le vit. Claire aussi.

Il n’y avait pas seulement eu liaison entre eux autrefois. Il y avait encore une alliance.

— Tu crois que ta mĂšre Ă©tait une sainte ? demanda BĂ©atrice.

La phrase traversa la vitre et trouva Claire Ă  l’endroit le plus vulnĂ©rable. Lucienne Delorme, sa mĂšre, n’avait jamais prĂ©tendu ĂȘtre sainte. Elle avait Ă©tĂ© mieux que cela : vivante, contradictoire, drĂŽle, dure parfois, incapable de supporter les hommes qui entraient dans une piĂšce en s’attendant Ă  ce que l’air leur appartienne.

— Ma mĂšre est morte, dit Claire. Elle ne peut pas se dĂ©fendre. Pratique, non ?

Béatrice soupira, comme devant une enfant épuisante.

— Lucienne m’a tout pris.

— Quoi donc ?

— La sociĂ©tĂ© de ton pĂšre. L’argent. Le nom. La maison.

Claire fronça les sourcils.

— Mon pĂšre n’a jamais possĂ©dĂ© Saint-Malo.

— Non, dit BĂ©atrice. Mais il m’avait promis que j’y aurais ma place.

La phrase tomba bizarrement. Trop intime. Trop ancienne.

Claire entendit soudain, dans sa mĂ©moire, sa mĂšre refermer un tiroir lorsque BĂ©atrice entrait dans la cuisine. Elle se souvint d’une dispute Ă©touffĂ©e derriĂšre une porte, il y avait des annĂ©es. « Tu ne remettras pas les pieds ici avec tes exigences », avait dit Lucienne.

À l’époque, Claire avait cru Ă  une querelle d’argent.

Elle comprenait Ă  prĂ©sent qu’elle n’avait entendu que la derniĂšre phrase d’un roman commencĂ© bien avant sa naissance.

Ahmed, le chef de sécurité, arriva avec deux agents. Grand, chauve, costume sombre, visage fermé.

— Monsieur Lawson, Madame Veyrac, dit-il, je vais vous demander de reculer de cette porte.

Ethan le foudroya du regard.

— Vous travaillez pour moi.

— Je travaille pour la sĂ©curitĂ© du bĂątiment.

Un détail, mais les détails sauvent parfois des vies.

Claire demanda Ă  Mireille d’imprimer les documents les plus importants. Lila Ă©crivit son attestation d’une main tremblante. Chaque ligne la rendait plus pĂąle, mais elle ne s’arrĂȘta pas.

Claire surveillait le stylo plus que le visage de Lila. Elle savait qu’une vĂ©ritĂ© Ă©crite change de nature. Tant qu’elle flotte dans une piĂšce, on peut la nier, la salir, la faire passer pour de l’émotion. Sur le papier, elle devient plus difficile Ă  Ă©touffer. C’est peut-ĂȘtre pour cela que tant d’hommes pressent les femmes de parler « entre nous », sans traces, sans tĂ©moins, avec seulement leur fatigue pour mĂ©moire.

« Monsieur Lawson m’a demandĂ© de signer un tĂ©moignage faux
 »

« Monsieur Lawson m’a menacĂ©e de nuire Ă  ma carriĂšre
 »

« Madame Veyrac Ă©tait prĂ©sente lors d’une rĂ©union oĂč l’état mental de Madame Lawson a Ă©tĂ© Ă©voquĂ© comme un moyen de pression
 »

Quand Lila signa, Claire prit la feuille sans la remercier. Pas encore. Le pardon n’est pas une monnaie qu’on distribue sous le choc.

Son téléphone vibra de nouveau.

Cette fois, ce n’était pas le numĂ©ro inconnu. C’était sa sƓur cadette, Marianne.

Claire décrocha.

— Tu dois venir Ă  la maison, dit Marianne sans bonjour. BĂ©atrice est passĂ©e hier soir. Elle m’a dit que tu allais faire une crise au bureau. Elle m’a montrĂ© un certificat mĂ©dical.

Claire ferma les yeux.

— Marianne, Ă©coute-moi.

— Non, toi Ă©coute-moi. Des hommes sont venus ce matin. Ils ont fouillĂ© le bureau de maman.

Claire se redressa.

— Quels hommes ?

— Je ne sais pas. Ils avaient une clĂ©.

La maison de Saint-Malo. Les tiroirs. Les papiers de Lucienne.

Claire revit la derniĂšre fois oĂč sa mĂšre l’y avait emmenĂ©e seule. Lucienne, dĂ©jĂ  malade, avait insistĂ© pour lui montrer l’emplacement des compteurs, le fonctionnement capricieux de la chaudiĂšre, le voisin Ă  appeler si une tempĂȘte arrachait une tuile. Claire avait ri : « Maman, on dirait que tu me prĂ©pares Ă  un siĂšge. » Lucienne avait rĂ©pondu : « Une femme doit savoir oĂč couper l’eau, l’électricitĂ© et les conversations inutiles. »

À l’époque, Claire avait pris cela pour une excentricitĂ© de vieille Bretonne. Maintenant, chaque phrase de sa mĂšre revenait avec le poids d’une instruction.

— Qu’est-ce qu’ils cherchaient ?

La voix de Marianne se brisa.

— Une boĂźte rouge. Celle oĂč maman gardait ses lettres. Je l’ai cachĂ©e avant qu’ils arrivent. Claire
 il y avait ton nom dessus.

Claire sentit le sang battre dans ses oreilles.

DerriÚre la vitre, Béatrice la regardait. Elle ne pouvait pas avoir entendu. Pourtant, son sourire venait de disparaßtre.

— Marianne, dit Claire, mets la boüte dans ta voiture et roule. Ne rentre pas chez toi. Va chez Tante Odette à Dinard.

— Pourquoi ?

Claire regarda Ethan. Il ne faisait plus semblant d’ĂȘtre inquiet. Il parlait rapidement Ă  quelqu’un au tĂ©lĂ©phone, le dos tournĂ©, la nuque tendue.

— Parce que ce qu’il y a dans cette boüte vaut plus que la maison.

À ce moment prĂ©cis, Mireille, qui surveillait l’écran de l’ordinateur, poussa un cri Ă©touffĂ©.

— Madame Lawson
 vous devez voir ça.

Sur la clĂ© USB, un dossier venait de s’ouvrir automatiquement. Son nom Ă©tait simple : LILA.

À l’intĂ©rieur, une copie d’acte de naissance.

Nom de la mÚre : Béatrice Veyrac.

PÚre : non déclaré.

Claire lut trois fois. Puis elle regarda Lila Parker, qui semblait ne rien comprendre.

Et elle comprit que la jeune stagiaire n’était pas seulement une arme contre elle.

Tout se mĂ©langea un instant : la maĂźtresse, la victime, l’enfant abandonnĂ©e, la preuve vivante. Claire aurait voulu un monde oĂč les rĂŽles restent propres, oĂč l’on peut dĂ©tester quelqu’un sans qu’une vĂ©ritĂ© plus vaste vienne vous obliger Ă  rouvrir le dossier. Mais la vie n’a pas cette politesse. Elle vous met parfois face Ă  une femme qui a participĂ© Ă  votre chute et vous demande, sans un mot, de voir aussi la chute qu’on lui a prĂ©parĂ©e.

Elle Ă©tait peut-ĂȘtre la raison pour laquelle BĂ©atrice avait attendu toutes ces annĂ©es.

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Lila ne bougeait plus. Elle fixait l’écran comme si son nom venait d’ĂȘtre Ă©crit sur la porte d’une maison oĂč elle n’était jamais entrĂ©e. Claire eut l’étrange envie de lui prendre la main, puis la retint. Il y avait des gestes qui pardonnent trop vite et d’autres qui mentent. Elle choisit de rester prĂšs d’elle, simplement, Ă  distance humaine.

Dehors, dans le hall, Ethan tourna brusquement la tĂȘte vers BĂ©atrice. Ce regard-lĂ , Claire ne l’avait jamais vu. Ce n’était pas le regard d’un amant, ni celui d’un associĂ©. C’était celui d’un homme qui dĂ©couvre que sa complice a cachĂ© une arme mĂȘme Ă  lui.

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