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Chapitre 05 - La fille sans pĂšre

Chapitre 05 - La fille sans pĂšre

Lila refusa d’abord de regarder l’écran.

— Ce n’est pas possible, dit-elle. Ma mùre s’appelle Anne Parker.

Personne ne rĂ©pondit. MĂȘme les mensonges les mieux habillĂ©s ont parfois une couture qui lĂąche, et il suffit alors de tirer.

Claire fit pivoter l’ordinateur vers elle.

— Lila, l’acte est peut-ĂȘtre faux. Ou pas. Mais vous devez savoir que ce dossier n’était pas destinĂ© Ă  vous protĂ©ger.

La jeune femme lut. Son visage se vida, comme celui d’Ethan plus tĂŽt. C’était Ă©trange, pensa Claire, de voir la mĂȘme expression de ruine sur deux ĂȘtres qui n’avaient pas commis le mĂȘme crime.

— Anne Parker m’a Ă©levĂ©e, murmura Lila. Elle m’a dit que ma mĂšre biologique Ă©tait morte.

— Peut-ĂȘtre qu’elle t’a sauvĂ©e, dit Mireille doucement.

Lila secoua la tĂȘte. Ses larmes revinrent, mais cette fois Claire ne les trouva pas agaçantes. Elles n’étaient plus une excuse. Elles Ă©taient le bruit d’une vie qui se fend.

De l’autre cĂŽtĂ© de la vitre, BĂ©atrice parlait avec Ahmed. Ses gestes restaient maĂźtrisĂ©s, mais sa bouche s’était durcie. Ethan, lui, regardait Lila avec une peur neuve.

Claire comprit avant tout le monde.

— Ethan savait.

Lila leva les yeux.

— Quoi ?

— Il savait qui vous Ă©tiez. Peut-ĂȘtre pas au dĂ©but. Mais Ă  un moment, il l’a su.

Le silence répondit.

Lila porta la main Ă  son ventre. Un geste furtif. Presque rien. Mais Claire, qui avait perdu un enfant Ă  trente-deux ans et n’en avait plus jamais parlĂ© parce que tout le monde trouvait le sujet « trop triste », connaissait ce geste.

— Vous ĂȘtes enceinte ? demanda-t-elle.

La question n’avait pas de douceur, seulement de la luciditĂ©.

Lila se mit Ă  pleurer franchement.

— Six semaines.

Claire sentit remonter une image qu’elle croyait rangĂ©e : un couloir d’hĂŽpital, la main d’Ethan dans la sienne, trop froide, trop absente, et cette phrase d’une sage-femme qui faisait de son mieux : « Il n’y a pas de battement. » Ethan avait pleurĂ© ce jour-lĂ . Elle s’en souvenait. Il avait pleurĂ© vraiment, ou du moins elle l’avait cru. Ensuite, ils n’avaient presque plus parlĂ© de l’enfant perdu. Le silence Ă©tait devenu une chambre fermĂ©e dans leur mariage.

Voir la main de Lila sur son ventre ouvrit cette chambre d’un coup. Claire eut mal pour elle-mĂȘme, puis malgrĂ© elle pour l’autre femme. Cela la rendit furieuse. La compassion est parfois la derniĂšre chose qu’on veut ressentir pour celle qui nous a blessĂ©e.

Mireille s’assit. Ahmed, derriùre la vitre, cessa de parler.

Claire sentit une vague de nausĂ©e. Ethan, son mari, avait sĂ©duit une jeune femme qu’il savait peut-ĂȘtre liĂ©e Ă  BĂ©atrice, l’avait utilisĂ©e pour l’accuser, et maintenant il y avait un enfant. Dans un monde juste, la vĂ©ritĂ© arriverait en ordre. Dans la vie, elle dĂ©boule en foule et casse les meubles.

— Est-ce qu’Ethan est au courant ?

— Oui. Il m’a donnĂ© de l’argent hier. Il a dit que je devais partir deux mois Ă  Bruxelles, que tout serait rĂ©glĂ© Ă  mon retour.

— RĂ©glĂ©, rĂ©pĂ©ta Claire.

Elle aurait voulu rire. Ou frapper quelque chose. Elle se contenta de se tenir droite.

Son téléphone vibra encore. Le numéro inconnu.

« Si vous voulez comprendre la boßte rouge, demandez à Jacques Moreau. HÎtel des Abers, Saint-Malo. Chambre 12. Il part ce soir. »

Claire regarda le message. Le nom Jacques Moreau avait une odeur de poussiĂšre. Elle l’avait entendu dans la bouche de sa mĂšre une seule fois, longtemps auparavant, lors d’une dispute avec son pĂšre. « Jacques Moreau ne remettra jamais les pieds ici », avait dit Lucienne.

— Je dois aller à Saint-Malo, dit Claire.

— Maintenant ? demanda Mireille.

— Maintenant.

Ethan, de l’autre cĂŽtĂ©, comprit Ă  son mouvement qu’elle allait sortir. Il se redressa.

— Claire, n’aggrave pas les choses.

Elle ouvrit la porte avant que Mireille puisse l’en empĂȘcher. Le hall entier retint son souffle.

BĂ©atrice s’avança.

— Tu ne sais pas oĂč tu mets les pieds.

— C’est drĂŽle, dit Claire. C’est exactement ce que disent les gens qui ont cachĂ© le plan.

— Tu crois dĂ©fendre ta mĂšre. Mais Lucienne a dĂ©truit une femme et abandonnĂ© une enfant.

Lila, derriĂšre Claire, chancela.

— Maman ?

Le mot sortit de sa bouche sans qu’elle l’ait choisi.

Béatrice se figea.

Le mot n’avait pas Ă©tĂ© fort, pourtant il avait traversĂ© le hall plus sĂ»rement qu’un cri. Les employĂ©s qui avaient suivi la scĂšne par curiositĂ© baissĂšrent les yeux, soudain gĂȘnĂ©s d’ĂȘtre prĂ©sents Ă  quelque chose de plus intime qu’un adultĂšre. Claire vit une jeune assistante porter la main Ă  sa bouche. Un homme qui, vingt minutes plus tĂŽt, regardait la scĂšne avec gourmandise, recula vers les ascenseurs. MĂȘme le scandale a ses limites ; la douleur d’une fille sans mĂšre en impose une.

Pour la premiĂšre fois depuis que Claire la connaissait, elle perdit son visage social. Il y eut une seconde de pure panique, nue, presque jeune.

Puis elle se reprit.

— Je ne t’ai jamais abandonnĂ©e, dit-elle Ă  Lila. On t’a prise.

— Qui ?

BĂ©atrice regarda Claire avec une haine si ancienne qu’elle n’appartenait pas Ă  la scĂšne du hall.

— Sa mùre.

Claire sentit toutes les tĂȘtes se tourner vers elle. VoilĂ . BĂ©atrice venait de poser la bombe au bon endroit : sur le cadavre de Lucienne, devant sa fille.

— Vous mentez, dit Claire.

— Va donc demander Ă  Jacques Moreau, rĂ©pondit BĂ©atrice. S’il est encore assez lĂąche pour parler.

Ethan attrapa le bras de Béatrice.

— Ça suffit.

Elle le repoussa.

— Non, Ethan. C’est fini, les demi-vĂ©ritĂ©s.

Le hall, qui avait été un théùtre de trahison conjugale, venait de devenir autre chose : un tribunal familial sans juge, avec trois générations de femmes sur le banc des accusées.

Claire ramassa l’enveloppe, la clĂ© USB et l’attestation de Lila. Puis elle prit la valise noire par la poignĂ©e.

— Lila, dit-elle sans se retourner, vous venez avec moi.

— Pourquoi ? demanda la jeune femme.

Claire regarda Béatrice, puis Ethan.

— Parce que si je vous laisse ici, ils vont vous raconter une version oĂč vous ĂȘtes coupable d’exister.

Dans le taxi vers la gare Montparnasse, Lila resta silencieuse. À mi-chemin, elle murmura :

— Vous me dĂ©testez ?

Claire regarda Paris défiler, gris, beau, indifférent.

— Oui, dit-elle. Par moments.

Lila baissa la tĂȘte.

— Mais je dĂ©teste davantage ce qu’ils ont fait de nous.

Le téléphone de Claire vibra une derniÚre fois avant le tunnel.

Lila avait fini par s’endormir contre la vitre, Ă©puisĂ©e, une mĂšche blonde collĂ©e Ă  sa joue. Claire la regarda malgrĂ© elle. Elle avait voulu une ennemie simple, une silhouette en robe grise Ă  dĂ©poser avec les chemises de son mari. Elle se retrouvait avec une jeune femme enceinte, une possible sƓur de sang par les dĂ©tours honteux des adultes, et une question impossible : comment se protĂ©ger sans devenir cruelle ?

Le train entra dans le noir. Une seconde, Claire vit leurs reflets dans la vitre : deux femmes sĂ©parĂ©es par l’ñge, la trahison, la classe sociale, et rĂ©unies par le mĂȘme homme qui avait cru pouvoir dĂ©cider de leur version de l’histoire.

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Cette fois, le message contenait une photo de la boĂźte rouge ouverte.

À l’intĂ©rieur, on voyait une lettre de Lucienne. Sur l’enveloppe, de l’écriture de sa mĂšre : « Pour Claire, quand elle cessera de confondre amour et loyautĂ©. »

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