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Chapitre 05 - Le carnet d’Henri

Chapitre 05 - Le carnet d’Henri

Henri Lenoir écrivait avec une précision presque cruelle.

Pas de grandes phrases.

Pas d’excuses.

Des dates, des noms, des chĂšques, des conversations rapportĂ©es avec l’obsession d’un homme qui sait qu’on le traitera de sĂ©nile s’il parle trop tard.

“Margaret utilise la faiblesse comme un outil.”

Rosa lut cette phrase Ă  voix basse, puis s’arrĂȘta.

Daniel resta debout devant la table, les mains posĂ©es Ă  plat sur le bois. Les policiers feuilletaient les documents avec prĂ©caution. L’officier Walsh avait rejoint le manoir. Elle n’interrompait pas. Elle savait reconnaĂźtre le moment oĂč une famille cesse d’ĂȘtre une famille et devient un dossier.

Le carnet racontait d’abord Isabelle, la sƓur d’Henri.

Jeune femme intelligente, hĂ©ritiĂšre d’une part minoritaire mais dĂ©cisive du groupe Lenoir. Elle avait voulu vendre des actifs pour financer des logements sociaux. Margaret, alors jeune Ă©pouse ambitieuse, avait jugĂ© l’idĂ©e dangereuse. Un mĂ©decin ami de la famille avait parlĂ© de fragilitĂ© nerveuse. Isabelle avait Ă©tĂ© “mise au repos” dans une clinique privĂ©e.

Elle n’en Ă©tait jamais vraiment sortie.

Puis venait Lucia.

La sƓur de Rosa.

Lucia avait surpris une conversation entre Margaret et ce mĂȘme mĂ©decin, le docteur Bellamy, dĂ©jĂ  lĂ , dĂ©jĂ  souriant, dĂ©jĂ  utile. Elle avait compris qu’Isabelle n’était pas seulement malade. Elle Ă©tait administrativement effacĂ©e.

Lucia avait écrit à sa famille.

La lettre n’avait jamais quittĂ© la maison.

— Elle savait, murmura Rosa.

Sa voix ne se brisa pas.

Elle était trop vieille dans sa douleur pour se briser facilement.

Daniel prit une photographie dans la boĂźte. On y voyait une jeune femme brune, le regard direct, en uniforme clair devant une terrasse d’étĂ©. Au dos, une Ă©criture diffĂ©rente de celle d’Henri :

“Lucia a peur. Margaret l’a menacĂ©e.”

— C’est l’écriture de mon pĂšre, dit Daniel.

Rosa prit la photo avec des doigts lents.

Elle reconnut sa sƓur sans avoir besoin qu’on le lui dise.

MĂȘme menton.

MĂȘme dĂ©fi dans les yeux.

MĂȘme façon de ne pas s’excuser d’ĂȘtre lĂ .

Elle avait dix ans quand Lucia avait disparu. Sa mĂšre avait vendu ses bijoux pour payer un dĂ©tective qui n’avait rien trouvĂ©. On lui avait dit, plus tard, qu’il fallait laisser les morts tranquilles quand on n’avait pas d’argent pour les dĂ©ranger.

Rosa posa la photo contre son cƓur.

— Je veux savoir oĂč elle est.

Walsh hocha la tĂȘte.

— Nous allons rouvrir le dossier.

— Non, dit Rosa. Vous allez l’ouvrir pour la premiùre fois.

La policiĂšre accepta la correction.

Daniel tourna les pages suivantes.

Le carnet parlait ensuite de Claire.

Au dĂ©but, Henri la dĂ©crivait avec tendresse. “Elle voit Daniel sans le vernis.” “Elle Ă©coute les employĂ©s.” “Margaret la hait parce qu’elle ne cherche pas Ă  lui plaire.”

Puis les phrases devenaient plus inquiĂštes.

“Claire a dĂ©couvert les transferts vers la clinique Bellamy.”

“Margaret veut la pousser à signer la gestion de ses parts.”

“Si je meurs, Daniel ne verra rien. Il croit encore que sa mùre aime en contrîlant.”

Daniel ferma les yeux.

Rosa ne dit rien.

Il n’y avait rien Ă  dire quand un fils dĂ©couvre que son pĂšre l’avait jugĂ© aveugle avec raison.

Dans un compartiment de la boßte, un enregistreur numérique portait une étiquette.

“Bureau, 14 octobre.”

Walsh demanda l’autorisation de lancer l’audio. Daniel hocha la tĂȘte.

La voix d’Henri sortit, faible mais nette.

— Margaret, je sais pour les sĂ©datifs d’Isabelle.

Puis Margaret.

Plus jeune de trois ans.

Déjà froide.

— Isabelle aurait ruinĂ© la famille.

— Elle aurait ruinĂ© tes plans.

— Quelle diffĂ©rence, Henri ? La famille, ce sont les plans qui survivent.

Rosa sentit la nausée monter.

L’audio grĂ©silla.

Henri reprit :

— Et Lucia ?

Un silence.

Puis Margaret :

— Une employĂ©e triste, impressionnable. Les filles comme elle disparaissent tous les jours.

Rosa se leva si vite que la chaise heurta le parquet.

Daniel voulut faire un geste vers elle, mais s’arrĂȘta.

Rosa avait besoin d’air, pas d’un homme pour lui dire de se calmer.

Elle marcha jusqu’à la fenĂȘtre. Les pelouses du manoir brillaient de rosĂ©e. Des jardiniers allaient venir plus tard tailler les haies comme si une maison pouvait rester respectable Ă  force de lignes droites.

L’audio continua derriùre elle.

Henri disait :

— Tu n’as pas le droit de recommencer avec Claire.

Margaret répondit :

— Claire est temporaire.

Rosa se retourna.

Daniel était devenu trÚs pùle.

— Elle a dit quoi ?

Walsh rembobina quelques secondes.

“Claire est temporaire.”

La phrase tomba une deuxiĂšme fois, encore plus laide.

Dans l’enregistrement, Margaret poursuivait :

— Ton fils finira par comprendre qu’il a Ă©pousĂ© une faiblesse. Je n’ai besoin que de sa signature ou de son silence.

Henri toussa.

— J’ai modifiĂ© le trust.

Le son changea.

Une chaise racla le sol.

Margaret, soudain moins sûre :

— Qu’as-tu fait ?

— Si Claire est dĂ©clarĂ©e incapable dans des circonstances liĂ©es Ă  un traitement prescrit par Bellamy ou validĂ© par toi, tes droits d’administration sont suspendus.

— Tu bluffes.

— Non. Et si Daniel dĂ©couvre la vĂ©ritĂ©, tout passe sous contrĂŽle indĂ©pendant.

L’enregistrement se coupa.

La piĂšce entiĂšre resta immobile.

Daniel regarda le testament.

Walsh le lut à voix haute aprÚs vérification.

Henri avait effectivement prĂ©vu une clause de sauvegarde. Claire n’était pas seulement l’épouse fragile que Margaret voulait faire disparaĂźtre dans un centre privĂ©. Elle Ă©tait devenue, par le testament d’Henri et par les parts reçues de son propre pĂšre, le verrou lĂ©gal qui empĂȘchait Margaret de vendre l’entreprise familiale.

Rosa comprit alors pourquoi Margaret était devenue si pressée.

Claire devait ĂȘtre neutralisĂ©e avant l’audit de Daniel.

Avant l’ouverture du testament complet.

Avant que le verrou ne parle.

— Elle ne voulait pas contrîler Claire, dit Rosa.

Daniel leva les yeux.

— Elle voulait la supprimer de l’équation.

Walsh rangea l’enregistreur dans un sachet.

— Nous allons demander un mandat plus large.

À cet instant, un bruit de moteur monta depuis l’allĂ©e.

Daniel alla Ă  la fenĂȘtre.

Une voiture noire s’arrĂȘtait devant l’entrĂ©e. Deux hommes en sortirent. Puis Margaret.

Elle n’était plus dĂ©coiffĂ©e.

Elle avait remis du rouge Ă  lĂšvres.

À cĂŽtĂ© d’elle se tenait MaĂźtre Varnier avec une serviette de cuir.

DerriÚre eux, un véhicule médical privé attendait, moteur allumé.

Rosa sentit sa peau se glacer.

Daniel murmura :

— Elle vient chercher Claire.

Walsh attrapa sa radio.

Mais Margaret leva les yeux vers la fenĂȘtre du bureau comme si elle savait exactement oĂč ils se trouvaient.

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Puis elle sourit.

Dans sa main, elle tenait une ordonnance signée par un juge.

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