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Chapitre 02 - Le nom sur le flacon

Chapitre 02 - Le nom sur le flacon

Daniel lut le nom deux fois.

La premiĂšre, ses yeux refusĂšrent.

La seconde, tout son visage se vida.

“Henri Lenoir.”

Le flacon orange reposait dans sa paume comme une relique indĂ©cente. Son pĂšre Ă©tait mort depuis trois ans d’une insuffisance cardiaque brutale, un matin de novembre, dans cette mĂȘme maison. Margaret avait dit alors qu’Henri s’était levĂ© fatiguĂ©, qu’il avait voulu descendre au bureau, qu’il s’était effondrĂ© avant le cafĂ©.

Daniel avait cru sa mĂšre.

On croit souvent les mĂšres parce que l’enfance nous apprend Ă  le faire avant mĂȘme qu’on sache lire.

— OĂč as-tu trouvĂ© ça ? demanda-t-il.

Margaret se redressa.

— Dans la pharmacie du bureau. Ton pùre avait des traitements. Il en reste partout. Tu le sais.

— Pourquoi en donner à Claire ?

— Je ne lui donnais rien. Je voulais qu’elle boive son calmant. Elle dĂ©lire depuis des semaines.

Claire bougea faiblement.

— Tu
 tu as changĂ© les comprimĂ©s.

Sa voix Ă©tait Ă  peine plus qu’un souffle, mais Daniel l’entendit.

Margaret tourna vers elle un visage crispé.

— Tu es tombĂ©e dans l’escalier parce que tu refusais d’écouter. Tu as peur de tout, Claire. Tu vois des complots dans les verres d’eau.

— Je n’ai pas glissĂ©.

Le silence devint plus lourd que les meubles.

Daniel resta à genoux prùs d’elle.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Claire regarda le fauteuil renversĂ©, comme si le voir au sol confirmait enfin ce que personne n’avait acceptĂ© d’entendre.

— Il y a huit semaines
 dans l’escalier nord
 quelqu’un a tirĂ© la rampe avant que je descende.

Margaret éclata.

— Ridicule.

— La rampe Ă©tait desserrĂ©e, dit Claire. Rosa l’a vue.

Daniel tourna les yeux vers Rosa.

Rosa hocha la tĂȘte.

— Une vis manquait. Le lendemain, Monsieur Varnier a envoyĂ© deux ouvriers avant mĂȘme que la police d’assurance ne passe. J’ai demandĂ© pourquoi. On m’a rĂ©pondu que les domestiques ne posaient pas de questions dans cette maison.

Margaret claqua de la langue.

— Tu n’es mĂȘme pas domestique. Tu Ă©tais aide-soignante trois nuits par semaine. Je t’ai gardĂ©e par charitĂ©.

Rosa se releva doucement. Sa joue pulsait encore.

— Non, madame. Vous m’avez gardĂ©e parce que Claire avait trop peur quand je n’étais pas lĂ .

Daniel passa une main dans ses cheveux, geste d’homme qui cherche encore une sortie normale à une situation qui n’en a plus.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ? demanda-t-il à Claire.

Claire le fixa, les yeux mouillés.

— Parce que ton tĂ©lĂ©phone ne sonnait jamais quand j’appelais.

— Je t’ai appelĂ©e tous les soirs depuis GenĂšve.

— Non.

— Si.

Margaret soupira, comme une femme lasse devant deux enfants qui se chamaillent.

— Daniel, ton Ă©pouse mĂ©lange tout. Bellamy t’a prĂ©venu. Son Ă©tat psychologique est fragile depuis l’accident.

— Mon Ă©tat psychologique, rĂ©pĂ©ta Claire.

Elle eut un rire brisé, minuscule, terrible.

— Ce sont vos mots prĂ©fĂ©rĂ©s. Fragile. Confuse. Émotive. Incapable.

Rosa lui serra l’épaule.

Daniel sortit son tĂ©lĂ©phone. Il ouvrit le journal d’appels. Son pouce glissa vite. Trop vite. Puis il s’arrĂȘta.

Il avait bien appelé.

Des dizaines de fois.

Les appels duraient parfois sept minutes, parfois douze.

Mais Claire le regardait comme on regarde un homme qui montre une photographie truquée.

— Je n’ai jamais dĂ©crochĂ©.

Daniel comprit le troisiĂšme objet.

Pas le flacon.

Pas les papiers.

Le téléphone.

Il pivota vers sa mĂšre.

— Qui rĂ©pondait ?

Margaret ne cilla pas.

— Ta femme Ă©tait souvent sous sĂ©dation. Je ne voulais pas t’inquiĂ©ter.

— Qui rĂ©pondait Ă  mon tĂ©lĂ©phone quand j’appelais ma femme ?

— Parfois moi, dit-elle. Parfois Bellamy. Pour te rassurer.

Claire ferma les yeux.

— Tu m’as laissĂ©e ici.

Daniel tourna vers elle un regard dévasté.

— Je ne savais pas.

— Je sais.

Elle ne le disait pas pour l’absoudre.

Elle le disait parce que la vĂ©ritĂ© a besoin d’ordre, mĂȘme dans les ruines.

Rosa ramassa les papiers juridiques les moins trempĂ©s. Les pages collaient entre elles. L’encre bleue bavait, mais les titres restaient lisibles.

— “Consentement Ă  une Ă©valuation psychiatrique rĂ©sidentielle”, lut-elle.

Daniel arracha presque le document de ses mains.

Margaret s’avança.

— Daniel, ça suffit. Ces documents sont nĂ©cessaires. Ta femme refuse les soins. Elle met en danger le patrimoine familial et sa propre sĂ©curitĂ©.

— Le patrimoine ? dit Claire.

Elle tenta de s’asseoir. Rosa l’aida.

— Voilà. Enfin.

Margaret blĂȘmit.

Ce petit mot, “enfin”, sembla l’inquiĂ©ter davantage que tout le reste.

Daniel parcourut la page.

La signature du conjoint apparaissait au bas du document.

Son nom.

Daniel Lenoir.

Il ne l’avait pas Ă©crite.

— C’est une copie ? demanda-t-il d’une voix blanche.

Margaret répondit trop vite.

— Tu as signĂ© une procuration gĂ©nĂ©rale avant ton dĂ©part.

— J’ai signĂ© une procuration pour payer les travaux du pavillon ouest.

— Les termes Ă©taient larges.

— Pas assez pour interner ma femme.

Rosa posa une main sur le dossier du fauteuil renversĂ©, comme si l’objet lui-mĂȘme devait se souvenir.

— Madame Lenoir disait qu’il y aurait un centre, murmura-t-elle. “Un endroit discret.” Elle en parlait au docteur Bellamy dans le couloir.

Daniel se leva.

— OĂč est Bellamy ?

Margaret regarda l’horloge.

— En route.

— Parfait. Il expliquera tout à la police.

À ce mot, Margaret perdit enfin une partie de son contrîle.

— Tu ne vas pas faire entrer la police dans la maison de ton pùre.

— Cette maison appartient à Claire.

La phrase sembla surprendre tout le monde, mĂȘme Claire.

Daniel se tourna vers elle.

— Ton pĂšre t’a laissĂ© les parts du domaine quand il a fusionnĂ© sa sociĂ©tĂ© avec la nĂŽtre. C’est pour ça que je voulais que les comptes soient rĂ©visĂ©s. C’est pour ça que je suis rentrĂ© plus tĂŽt.

Margaret le fixa.

— Tu Ă©tais Ă  GenĂšve.

— J’étais Ă  Boston depuis ce matin.

La piĂšce se figea.

Rosa sentit l’air changer.

Daniel alla vers sa valise noire prĂšs des portes. Il l’ouvrit sur la table, entre les papiers mouillĂ©s et les pilules dispersĂ©es.

À l’intĂ©rieur, il y avait des dossiers, un ordinateur et une enveloppe scellĂ©e portant le cachet d’un cabinet d’audit.

— Le banquier suisse m’a appelĂ© il y a trois jours, dit-il. Quelqu’un a essayĂ© de transfĂ©rer les actifs de Claire vers une sociĂ©tĂ©-Ă©cran au Delaware.

Margaret pĂąlit, mais ne recula pas.

— Tu me surveillais ?

— Non. J’essayais de comprendre pourquoi ma femme me semblait terrorisĂ©e chaque fois que j’entendais ta voix derriĂšre elle.

Claire le regarda comme si une porte venait de s’entrouvrir dans un couloir oĂč elle avait passĂ© des semaines dans le noir.

Margaret, elle, sourit lentement.

Un sourire trop calme pour une femme innocente.

— Alors tu es arrivĂ© juste Ă  temps pour voir une comĂ©dienne au sol, une employĂ©e hystĂ©rique et des documents que tu ne comprends pas.

Rosa sentit de nouveau la vieille mécanique se mettre en place.

La mĂȘme qu’avec toutes les femmes sans nom : hystĂ©rique, fragile, manipulatrice.

Daniel prit son téléphone.

— J’appelle le 911.

— Tu n’appelleras personne.

La voix venait du couloir.

Un homme entra par la porte latérale, manteau noir sur costume sombre, parapluie encore humide à la main.

MaĂźtre Varnier.

L’avocat de la famille.

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DerriĂšre lui, le docteur Bellamy referma doucement la porte.

Et dans sa main, il tenait déjà une seringue.

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