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Chapitre 03 - Le médecin de famille

Chapitre 03 - Le médecin de famille

Le docteur Bellamy n’avait pas le visage d’un criminel. C’était ce qui rendait les choses plus effrayantes.

Il portait un manteau beige, des lunettes fines et cette douceur professionnelle qui transforme la violence en protocole. Il regarda Claire au sol comme on évalue un meuble abßmé.

La seringue entre ses doigts était petite.

Presque ridicule.

Mais Claire eut un mouvement de recul si violent que Rosa se plaça devant elle sans réfléchir.

— Ne vous approchez pas.

Bellamy cligna des yeux.

— Rosa, je comprends que la scĂšne vous impressionne, mais vous n’ĂȘtes pas qualifiĂ©e.

— Non, docteur. Justement. Je ne suis pas qualifiĂ©e pour mentir avec un diplĂŽme.

Maßtre Varnier referma son parapluie avec soin. Il avait le nez long, des joues creuses et des mains impeccables. Un homme fabriqué pour déplacer des fortunes sans laisser de traces sur ses manchettes.

— Monsieur Lenoir, dit-il à Daniel, je vous conseille vivement de garder votre calme.

— Mauvais conseil.

— Votre mĂšre agit dans l’intĂ©rĂȘt de votre Ă©pouse.

Daniel se mit Ă  rire. Une seule fois.

— Mon Ă©pouse est par terre, droguĂ©e, avec mon nom falsifiĂ© sur un document d’internement.

Bellamy leva une main apaisante.

— Vous utilisez des mots excessifs. Madame Claire prĂ©sente des Ă©pisodes dissociatifs depuis son accident. Elle a tentĂ© plusieurs fois de refuser ses traitements.

— Parce que vos traitements la laissent incapable de parler, dit Rosa.

Le médecin se tourna vers elle.

— Vous avez Ă©tĂ© engagĂ©e pour aider. Pas pour interprĂ©ter.

— Je n’ai pas interprĂ©tĂ© quand j’ai trouvĂ© les comprimĂ©s Ă©crasĂ©s dans sa soupe.

Margaret fit un pas.

— Elle ment.

— J’ai gardĂ© l’assiette.

Cette fois, Bellamy regarda Margaret.

Une seconde.

Pas plus.

Mais Daniel la vit.

— OĂč ? demanda-t-il Ă  Rosa.

— Au congĂ©lateur du garde-manger, derriĂšre les poches de petits pois. Je savais que si je la mettais ailleurs, quelqu’un la jetterait.

Claire ferma les yeux. Une larme glissa vers sa tempe.

— Tu as gardĂ© ça ?

— J’ai gardĂ© tout ce que je pouvais.

Varnier soupira.

— VoilĂ  exactement le problĂšme. Une aide-soignante qui conserve des restes de nourriture, qui espionne une famille, qui provoque un accident avec un plateau
 Vous rĂ©alisez Ă  quel point cela peut se retourner contre vous ?

Rosa soutint son regard.

— Vous rĂ©alisez Ă  quel point je n’ai plus peur de perdre un travail ?

Le silence qui suivit avait la duretĂ© d’un vieux parquet.

Daniel composa le numĂ©ro d’urgence.

Varnier avança.

— Si vous faites cela, monsieur, nous serons obligĂ©s d’exposer publiquement l’état de votre femme.

Daniel mit le téléphone sur haut-parleur.

— Exposez.

La voix de l’opĂ©ratrice rĂ©sonna dans le bureau.

— 911, quelle est votre urgence ?

Margaret tourna brusquement vers son fils.

— Daniel.

Il ne la regarda mĂȘme pas.

— Ma femme a peut-ĂȘtre Ă©tĂ© empoisonnĂ©e ou sĂ©datĂ©e contre son grĂ©. Elle est au sol, dans notre maison. Un mĂ©decin est prĂ©sent avec une seringue et refuse de s’éloigner. Envoyez une ambulance et la police.

Bellamy recula d’un demi-pas.

Il sut, Ă  cet instant, que le salon privĂ© venait d’échapper Ă  sa juridiction.

Daniel aida Claire Ă  s’asseoir contre le canapĂ© bas prĂšs de la bibliothĂšque. Rosa resta prĂšs d’elle, une main posĂ©e sur son Ă©paule. Margaret marchait de la fenĂȘtre Ă  la table, respirant vite, le chignon de plus en plus dĂ©fait. Varnier murmurait au tĂ©lĂ©phone dans un coin. Bellamy avait rangĂ© la seringue, mais Daniel l’avait photographiĂ©e avant.

— Tu veux dĂ©truire ta famille, dit Margaret.

— Non. Je viens de comprendre que tu l’avais dĂ©jĂ  fait.

Elle s’arrĂȘta.

— Pour une femme qui ne sait mĂȘme pas tenir debout ?

Claire releva la tĂȘte.

Pendant des semaines, Margaret lui avait volé les mots un par un. Elle lui avait volé les jambes temporairement, la porte de la chambre, les appels, les repas, les visites. Mais cette phrase-là, trop nue, trop vraie dans la bouche de celle qui se disait protectrice, lui rendit quelque chose.

— Je tiens encore debout, dit Claire. Pas avec mes jambes. Avec ce qui vous fait peur.

Margaret sourit.

— Et qu’est-ce qui me ferait peur, ma chùre ?

— Que Daniel lise le testament de son pùre.

La piĂšce se refroidit.

Varnier cessa de parler au téléphone.

Bellamy fixa le sol.

Daniel se tourna vers Claire.

— Quel testament ?

Claire respira difficilement.

— Celui que ton pĂšre a laissĂ© dans le coffre du bureau. Pas celui qu’ils ont lu aprĂšs sa mort. L’autre.

Margaret s’approcha d’elle d’un pas si rapide que Daniel se plaça devant sa femme.

— Elle dĂ©lire, dit Margaret.

— Non, rĂ©pondit Claire. Henri me l’a montrĂ© trois mois avant de mourir.

Daniel resta muet.

Henri Lenoir n’avait jamais eu une relation simple avec son fils. Il l’avait aimĂ© Ă  sa façon, c’est-Ă -dire trop tard et maladroitement. Mais il avait apprĂ©ciĂ© Claire dĂšs le premier dĂźner, peut-ĂȘtre parce qu’elle Ă©tait la seule Ă  lui rĂ©pondre sans flatterie.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? demanda Daniel.

— Parce que ton pĂšre m’a fait promettre d’attendre que tu sois prĂȘt Ă  voir ta mĂšre sans son masque.

Margaret siffla.

— Quelle mise en scùne.

Claire tourna vers elle des yeux fatigués.

— Il savait pour Bellamy.

Le médecin perdit la couleur qui lui restait.

Les sirÚnes furent entendues au loin, étouffées par les rideaux épais.

Rosa sentit son propre cƓur ralentir.

Pas par soulagement.

Parce qu’une vĂ©ritĂ© qui approche les policiers commence souvent par mettre tout le monde en danger.

Daniel alla vers la bibliothĂšque.

— OĂč est le coffre ?

Margaret se jeta presque devant lui.

— Tu n’as pas le code.

— Non, dit Claire. Mais Rosa l’a.

Tous les regards se tournĂšrent vers elle.

Rosa sentit une chaleur monter dans son cou.

Ce n’était pas exactement vrai.

Elle n’avait pas le code.

Elle avait autre chose.

Elle sortit de la poche intérieure de son tablier une petite clé plate, collée à un ruban bleu.

— Monsieur Henri me l’a donnĂ©e avant sa mort.

Daniel la fixa.

— Tu connaissais mon pùre ?

Rosa serra la clé.

— Oui.

Margaret parla avant elle.

— Cette femme est entrĂ©e ici avec de faux papiers.

— C’est vrai, dit Rosa.

Daniel recula légÚrement.

Claire tourna vers elle un regard non pas accusateur, mais blessé.

— Rosa


Rosa sentit cette blessure plus vivement que la gifle.

— Je ne vous ai pas menti pour vous trahir, madame.

— Alors pourquoi ?

Rosa regarda les portraits des Lenoir sur le mur. Des hommes dont les secrets avaient toujours eu de meilleurs fauteuils que les femmes vivantes.

— Parce que ma sƓur est morte dans cette maison il y a dix-neuf ans. Et parce que votre beau-pĂšre m’a appelĂ©e avant de mourir pour me dire qu’il avait enfin trouvĂ© pourquoi.

Margaret ferma les yeux.

Les sirĂšnes arrivĂšrent devant le manoir.

Mais Daniel ne regardait plus la porte.

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Il regardait Rosa.

Et Rosa comprit qu’en sauvant Claire ce soir-là, elle venait aussi d’ouvrir la tombe de sa propre famille.

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