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Chapitre 08 - Colette entre en scĂšne

Chapitre 08 - Colette entre en scĂšne

Colette Lancaster ne se pressait jamais. MĂȘme dans un couloir Ă©troit qui sentait la poussiĂšre et la peur, elle avançait comme si les murs avaient Ă©tĂ© posĂ©s lĂ  pour lui cĂ©der le passage. Son manteau crĂšme ne portait aucune trace de neige. Ses gants Ă©taient assortis Ă  son sac. Emma trouva cela obscĂšne : cette propretĂ© parfaite au milieu de vies qu’elle avait salies.

« Emma, » dit-elle. « Je vois que tu t’entoures de gens de plus en plus discutables. »

Vanessa recula d’un pas. Tyler resta immobile. Margaux, elle, sourit avec une courtoisie qui ne promettait rien de bon.

« Madame Lancaster. Vous tombez bien. Nous parlions justement de vous. »

Colette regarda Margaux comme on regarde une vieille facture qu’on croyait rĂ©glĂ©e.

« Margaux Delorme. Je me demandais quand vous sortiriez de votre tiroir. »

« Les tiroirs sont pratiques. On y garde les piÚces importantes. »

Emma observa les deux femmes. Il y avait entre elles une histoire qu’on ne lui avait pas racontĂ©e. Encore une. Elle commençait Ă  se demander si son mariage n’avait pas Ă©tĂ© seulement la partie visible d’un vieux champ de bataille.

Colette reporta son attention sur elle.

« Ma pauvre petite, tu crois découvrir un complot parce que des gens mal intentionnés te montrent des papiers. Tyler a toujours été faible. Vanessa vendrait sa mÚre pour dormir tranquille. Quant à cette avocate, elle vit dans le regret depuis vingt ans. »

« Et vous ? » demanda Emma. « Vous vivez dans quoi ? »

Le sourire de Colette se figea.

« Dans la rĂ©alitĂ©. Une rĂ©alitĂ© oĂč les biens doivent ĂȘtre gĂ©rĂ©s par ceux qui savent le faire. Ton pĂšre Ă©tait un rĂȘveur. Ta mĂšre, une entĂȘtĂ©e. Toi, tu es sentimentale. Ryan, au moins, comprend les chiffres. »

Emma sentit la phrase l’atteindre moins qu’elle ne l’aurait cru. Peut-ĂȘtre parce que Colette venait enfin de parler franchement. Les monstres fatiguent moins quand ils cessent de se dĂ©guiser en bienfaiteurs.

Margaux intervint.

« Madame Holt nous a remis des documents. »

Colette eut un bref regard vers Vanessa. Pas de colÚre. Pire : de la déception.

« Vous auriez dĂ» partir quand je vous en ai donnĂ© l’occasion. »

Vanessa trembla.

« Vous m’aviez promis que ma fille serait protĂ©gĂ©e. »

Emma tourna la tĂȘte.

« Votre fille ? »

Vanessa baissa les yeux. Pour la premiĂšre fois, Emma vit en elle non pas une complice, mais une mĂšre Ă©puisĂ©e qui avait acceptĂ© le mauvais marchĂ© pour sauver quelqu’un.

Colette soupira.

« Voilà pourquoi je préfÚre travailler avec des hommes. Les femmes finissent toujours par mélanger les dossiers et les berceaux. »

Margaux sortit son téléphone.

« Je pense que cette conversation suffit. »

« Vous enregistrez ? »

« Depuis votre arrivée. »

Le visage de Colette resta calme, mais ses yeux changÚrent. Une lueur dure, presque amusée.

« Vous croyez encore que la vĂ©ritĂ© gagne parce qu’elle est enregistrĂ©e. C’est touchant. »

Elle se tourna vers Emma.

« Ryan va demander le divorce pour adultĂšre. Avec Tyler. Il a des photos. Des tĂ©moignages. Et ton refus de consulter un mĂ©decin renforcera le reste. Tu seras trop occupĂ©e Ă  te dĂ©fendre pour t’intĂ©resser Ă  Rosemont. »

Emma pensa à la photo au club. Au message de Ryan. Le piÚge se refermait avec une élégance dégoûtante.

« Et si je ne me défends pas ? »

Colette cligna des yeux.

« Pardon ? »

Emma fit un pas vers elle.

« Si je ne perds pas mon temps Ă  nier une liaison qui n’existe pas ? Si je laisse Ryan salir mon nom pendant que je m’occupe du vĂŽtre ? »

Pour la premiÚre fois, Colette ne répondit pas immédiatement.

Tyler regarda Emma comme s’il la dĂ©couvrait. Margaux aussi, mais avec autre chose : une approbation discrĂšte.

Colette reprit son sourire.

« Tu n’as pas les Ă©paules. »

Emma pensa au bar. À l’alliance. À sa mĂšre. À la bague retrouvĂ©e dans le coffre de Ryan. Aux annĂ©es passĂ©es Ă  adoucir sa voix pour que personne ne la trouve difficile.

« Vous n’avez jamais vu mes Ă©paules. Vous Ă©tiez trop occupĂ©e Ă  chercher mes faiblesses. »

Un tĂ©lĂ©phone sonna. Celui de Colette. Elle regarda l’écran, et son visage se durcit enfin.

Ryan.

Elle décrocha, écouta trois secondes, puis lança un regard noir à Tyler.

« Il manque la clé USB. »

Emma sentit la pochette dans son sac, contre sa hanche.

Colette raccrocha lentement.

« Donne-la-moi, Emma. Maintenant. Sinon je te promets que ce soir, tout Chicago croira savoir qui tu es. »

Emma se souvint d'une rĂ©ception chez les Lancaster oĂč Colette avait corrigĂ© devant tout le monde la maniĂšre dont elle prononçait le nom d'un vin. Rien d'humiliant en apparence, juste une petite prĂ©cision mondaine. Mais il y avait eu ce silence autour de la table, cette attente de voir si Emma rougirait. Elle avait rougi. Ryan avait ri doucement et lui avait caressĂ© la nuque en disant : “Maman adore transmettre.”

Aujourd'hui, dans ce couloir pauvre, Colette tentait la mĂȘme chose avec des armes plus visibles. Elle voulait replacer chacun dans le rĂŽle prĂ©vu : Vanessa la coupable, Tyler le faible, Margaux la vieille ennemie, Emma l'Ă©pouse troublĂ©e.

Mais Emma n'entrait plus dans la distribution. Il y a un moment, dans la vie d'une femme, oĂč les vieilles humiliations cessent d'ĂȘtre des blessures sĂ©parĂ©es. Elles se donnent la main, forment une ligne, indiquent une direction. Emma voyait enfin le chemin entier, depuis les remarques polies jusqu'aux faux dossiers mĂ©dicaux. La violence avait simplement changĂ© de robe selon les piĂšces.

Les hommes en costume ne disaient rien. Leur silence avait cette qualité professionnelle des gens payés pour ne pas poser de questions. Emma les observa et se demanda combien de violences respectables nécessitent simplement des gens qui tiennent une porte, conduisent une voiture, portent une enveloppe. Les grandes familles n'agissent presque jamais seules. Elles emploient des mains, puis prétendent que ces mains n'ont pas de visage.

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Colette suivit son regard et sourit. Elle croyait encore l'intimider par le nombre. Mais Emma avait déjà vu pire que ces deux silhouettes : elle avait vu le vide dans les yeux de Ryan quand il avait compris qu'elle ne supplierait pas.

Et derriĂšre elle, sur l’escalier, deux hommes en costume montaient dĂ©jĂ  vers l’appartement.

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