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Chapitre 14 - Le grenier de Lincoln Park

Chapitre 14 - Le grenier de Lincoln Park

Emma sut avant mĂȘme qu’il le dise. La derniĂšre preuve n’était pas dans une banque, ni dans un coffre, ni dans un cabinet d’avocat. Elle Ă©tait ici, dans l’appartement de Lincoln Park. Sa mĂšre avait protĂ©gĂ© ce lieu comme on protĂšge une tombe et une promesse.

« Sortez, » dit Emma à Vanessa.

« Non. »

« Vanessa, votre fille est là. »

Ce fut l’argument qui l’atteignit. Camille, pĂąle, tenait le vieux livre contre elle comme un bouclier. Vanessa l’emmena vers la porte de service pendant qu’Emma appelait Margaux. L’avocate rĂ©pondit dĂšs la premiĂšre sonnerie.

« Ryan est dans l’immeuble, » dit Emma.

« Partez. Maintenant. »

« Il cherche quelque chose que ma mÚre a caché. »

« Emma. »

Il y avait dans la voix de Margaux une peur qu’elle n’avait pas montrĂ©e jusque-lĂ .

« S’il dĂ©truit cette preuve, il restera assez pour le poursuivre. Rien ne vaut votre vie. »

Emma regarda le couloir, l’armoire ouverte, la photo de Louise sur le lit. Sa mĂšre avait passĂ© vingt ans Ă  protĂ©ger des traces. Elle ne pouvait pas les abandonner Ă  l’homme qui avait ri de leur mariage comme on rit d’une bonne affaire conclue.

« Envoyez quelqu’un. »

Elle raccrocha.

L’appartement avait un grenier privĂ©, accessible par une petite trappe au fond du dressing. Enfant, Emma l’appelait “la cache des poussiĂšres”. Sa mĂšre lui interdisait d’y monter, prĂ©textant des poutres fragiles. Emma avait obĂ©i. Certaines obĂ©issances durent plus longtemps que les parents.

Elle tira l’escabeau. Ses mains tremblaient maintenant, mais elle monta. Le grenier sentait le bois sec, le carton et le temps enfermĂ©. Elle alluma la lampe de son tĂ©lĂ©phone. Des boĂźtes portaient des Ă©tiquettes anciennes : NoĂ«l, rideaux, livres Henri.

Livres Henri.

Elle ouvrit le carton. Des ouvrages d’architecture, des carnets, et au fond, un vieux magnĂ©tophone. À cĂŽtĂ©, une enveloppe cachetĂ©e au nom de Margaux.

Une porte claqua en bas.

Ryan.

« Emma ? » appela-t-il. Sa voix monta depuis l’entrĂ©e. « Ne fais pas l’idiote. »

Elle mit l’enveloppe dans son manteau et prit le magnĂ©tophone. Trop lourd. Trop visible. Elle chercha une cassette, la trouva dĂ©jĂ  Ă  l’intĂ©rieur.

Les pas de Ryan se rapprochaient. Il connaissait l’appartement. Bien sĂ»r. Il y Ă©tait venu, avait dĂźnĂ© avec sa mĂšre, avait complimentĂ© les bibliothĂšques, avait peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  cherchĂ© ce grenier pendant qu’Emma prĂ©parait le cafĂ©.

« Je sais que tu es là. »

Emma éteignit la lampe. Dans le noir, elle entendit sa propre respiration.

La trappe grinça.

Un rectangle de lumiĂšre apparut.

Ryan monta lentement, téléphone à la main. Quand il la vit, il sourit. Pas le sourire du bar. Un sourire usé, débarrassé du charme.

« Tu aurais dû signer. »

Emma recula jusqu’à la poutre.

« Tu aurais dĂ» m’aimer. C’était plus simple. »

Une ombre traversa son visage.

« Je t’ai aimĂ©e. Au dĂ©but. »

Elle le crut presque. Et cela fit plus mal que le reste. Peut-ĂȘtre Ryan avait-il aimĂ© quelque chose en elle, avant de calculer ce qu’elle rapportait. Certains hommes ne naissent pas vides ; ils apprennent Ă  vendre ce qu’ils ressentent.

« Donne-moi ce que tu as trouvé. »

« Non. »

Il avança. Emma leva le magnétophone.

« Si tu me touches, tu confirmes tout. »

Ryan rit doucement.

« Emma, tu es seule dans un grenier. Qui va te croire ? »

La rĂ©ponse vint d’en bas.

« Moi. »

Tyler.

Ryan se retourna trop vite. Tyler se tenait au pied de l’escabeau, essoufflĂ©, tĂ©lĂ©phone en main, camĂ©ra activĂ©e. DerriĂšre lui, Samuel le barman et le chauffeur de Margaux entraient dans l’appartement. Des sirĂšnes approchaient au loin.

Ryan perdit son sourire.

« Tu filmes ? »

Tyler monta deux barreaux.

« Depuis que tu as dit qu’elle aurait dĂ» signer. »

Ryan fit un geste brusque vers Emma. Pas assez pour la frapper, assez pour que le magnĂ©tophone lui Ă©chappe. Il tomba, s’ouvrit, et la cassette glissa sur le plancher.

Tous les regards se fixĂšrent dessus.

Ryan se jeta pour la saisir, mais Emma fut plus rapide. Elle attrapa la cassette et la lança vers Tyler. Il la rattrapa contre sa poitrine.

La police entra dans l’appartement.

Ryan leva les mains, mais ses yeux restĂšrent sur Emma.

« Tu ne sais mĂȘme pas ce qu’il y a dessus. »

Emma descendit lentement du grenier, les jambes faibles mais le regard droit.

« Non. Mais toi, tu as peur. Ça me suffit pour commencer. »

Une heure plus tard, dans le bureau de Margaux, la cassette fut insĂ©rĂ©e dans un lecteur ancien. La voix du pĂšre d’Emma s’éleva, fatiguĂ©e, tremblante.

« Si quelqu’un entend ceci, Arthur Rosemont est vivant. »

Avant de monter au grenier, Emma passa devant le petit miroir du couloir. Elle y vit une femme qu'elle reconnaissait à peine : les cheveux attachés à la hùte, le visage pùle, les yeux durs. Elle eut soudain peur de devenir comme ceux qu'elle combattait, une personne guidée seulement par le besoin de gagner.

Puis elle pensa Ă  Sophie, la fille de Vanessa, endormie la veille dans une chambre qui n'Ă©tait pas la sienne ; Ă  sa propre mĂšre cousant une photo dans la doublure d'un manteau ; Ă  Samuel risquant son emploi pour dire une phrase juste. Ce n'Ă©tait pas la victoire qui la guidait. C'Ă©tait la limite. Le point oĂč l'on dĂ©cide que la peur des consĂ©quences ne peut plus servir d'excuse Ă  l'injustice.

Elle posa la main sur la rampe de l'escabeau. Le bois Ă©tait froid. “Maman,” murmura-t-elle sans savoir si c'Ă©tait une demande d'aide ou une façon de prĂ©venir les morts qu'elle venait enfin ouvrir leur cachette.

Les sirÚnes au loin n'étaient pas encore assez proches. Emma calcula malgré elle la distance entre Ryan et la trappe, entre sa main et la cassette, entre le courage et l'imprudence. Elle comprit que le danger n'a pas toujours le visage d'un inconnu dans une ruelle. Parfois, il porte la chemise que vous avez choisie pour son anniversaire et connaßt l'emplacement des tasses dans votre cuisine.

Ryan, lui, regardait le grenier avec une sorte de dĂ©goĂ»t. “Ta mĂšre aurait dĂ» jeter tout ça,” dit-il. Emma rĂ©pondit : “Ma mĂšre savait que les hommes comme toi comptent sur les femmes pour faire le mĂ©nage aprĂšs eux.”

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Cette phrase le blessa plus qu'elle ne l'avait prĂ©vu. Il n'aimait pas ĂȘtre rĂ©sumĂ©. Surtout justement.

Et Vanessa, debout prĂšs de la porte, laissa tomber la photo de sa mĂšre.

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