Chapitre 05 - Lâalliance revenue seule

Chapitre 05 - Lâalliance revenue seule
Emma sentit le sol se dĂ©rober dâune maniĂšre presque physique. Lâalliance quâelle avait laissĂ©e au Marlowe, prĂšs du whisky de Ryan, reposait maintenant sur le lit de sa chambre dâhĂŽtel. La photo Ă©tait nette. Trop nette. Quelquâun avait pris le temps de cadrer.
Margaux sâapprocha sans prĂ©cipitation.
« Ne réagissez pas. Pas par message. Pas par appel. »
Emma eut un rire bref.
« Ils sont entrés dans ma chambre. »
« Oui. Et ils veulent que vous couriez. Une personne affolée commet des erreurs. Une personne calme fait peur. »
Ces mots sâancrĂšrent en elle. Une personne calme fait peur. Elle les rĂ©pĂ©ta silencieusement, comme une priĂšre sans Dieu.
Tyler regardait la photo avec une expression de honte nouvelle. Il connaissait la mĂ©canique de Ryan. Peut-ĂȘtre lâavait-il admirĂ©e autrefois. Peut-ĂȘtre avait-il confondu lâabsence de scrupules avec du courage, comme beaucoup dâhommes dans les cercles oĂč la rĂ©ussite excuse la saletĂ©.
« Qui aurait pu avoir accÚs à la chambre ? » demanda Margaux.
« Ryan connaßt mes habitudes. Il sait que je garde souvent une clé de secours dans la doublure de ma trousse de maquillage. »
Margaux ferma les yeux une seconde.
« Ă partir dâaujourdâhui, vous ne gardez plus rien lĂ oĂč vous lâavez toujours gardĂ©. Ni vos clĂ©s, ni vos papiers, ni vos Ă©motions. »
Elle demanda Ă son assistante de rĂ©server une autre chambre sous un autre nom dans un hĂŽtel prĂšs de lâaĂ©roport, puis fit appeler un serrurier pour lâappartement dâEmma. Tout allait vite, mais rien ne semblait improvisĂ©. Emma commença Ă comprendre pourquoi sa mĂšre avait choisi cette femme.
Ă midi moins dix, Ryan appela encore. Cette fois, Margaux lui fit signe de dĂ©crocher et dâactiver le haut-parleur. Emma obĂ©it.
« Enfin, » dit Ryan. Sa voix Ă©tait douce, donc dangereuse. « Tu mâas inquiĂ©tĂ©. »
Emma regarda Margaux.
« Vraiment ? »
« Ăcoute, ce qui sâest passĂ© hier Ă©tait regrettable. Jâai parlĂ© trop vite. Les garçons riaient, tu sais comment câest. »
« Non. Explique-moi comment câest. »
Un silence. Il dĂ©testait quand elle lâobligeait Ă entendre ses propres phrases.
« Ma mĂšre est avec moi. On aimerait te voir. Nous voulons tâaider. »
Colette prit le téléphone sans attendre.
« Emma, ma petite, il faut arrĂȘter cette comĂ©die. Ryan est Ă©puisĂ©. Tu nâimagines pas ce que tes sautes dâhumeur lui font subir. »
Emma sentit une chaleur monter dans son visage, mais sa voix resta basse.
« Je nâai pas de sautes dâhumeur, Colette. Jâai des souvenirs. Câest diffĂ©rent. »
Margaux écrivit sur un papier : Laissez-les parler.
Colette soupira, comme une mĂšre patiente devant une enfant ingrate.
« Nous avons pris rendez-vous avec un médecin. Un trÚs bon spécialiste. Il pourra attester que tu traverses une période fragile. Ensuite, tout sera plus simple. Ryan pourra gérer les affaires temporairement. »
Emma regarda Tyler. Il avait fermé les yeux.
« Quelles affaires ? » demanda-t-elle.
La réponse de Colette vint trop vite.
« Les tiennes, naturellement. La galerie, certains comptes, ce vieux dossier immobilier qui te dépasse complÚtement. »
Margaux leva légÚrement la main : parfait.
Emma inspira.
« Et si je refuse ? »
Ryan reprit la parole, moins doux.
« Alors je raconterai ce qui sâest passĂ© hier soir. Tu as fait une scĂšne publique. Tu as humiliĂ© ton mari. Tu as retirĂ© ton alliance devant tĂ©moins. Les gens comprendront que tu nâes pas stable. »
Emma eut presque pitiĂ© de lui. Il croyait encore quâelle avait peur dâĂȘtre jugĂ©e par des gens qui avaient ri pendant quâon lâinsultait.
« Ryan, tu as dit que notre mariage était une blague. »
« CâĂ©tait une phrase. »
« Non. CâĂ©tait un aveu. »
Elle raccrocha avant quâil puisse reprendre le contrĂŽle.
Margaux sourit trÚs légÚrement.
« Nous avons ce quâil nous faut pour bloquer la procĂ©dure dâurgence. Mais il nous manque encore la piĂšce qui relie Ryan, Colette et le trust Rosemont. »
Tyler se raidit.
« Je sais oĂč elle est. »
Emma se tourna vers lui.
« OĂč ? »
Il hésita. Puis il dit :
« Dans le coffre privĂ© de Ryan, au club. Mais lâaccĂšs exige deux empreintes : la sienne⊠et la mienne. »
La piĂšce devint silencieuse.
Tyler détourna le regard, mais Emma avait appris à lire les mouvements de fuite. Il savait plus qu'il ne disait. Pas nécessairement par cruauté. Par lùcheté, par habitude, par cette vieille solidarité masculine qui consiste à croire qu'un secret devient moins grave parce qu'on n'en est pas l'auteur principal.
âIl faudra choisir,â dit Margaux, sans hausser le ton. âVous ne pourrez pas rester l'ami de Ryan et le tĂ©moin d'Emma. Les ponts qu'on garde pour soi deviennent parfois les chemins par lesquels les autres viennent tout brĂ»ler.â
Tyler hocha la tĂȘte, mais Emma ne sut pas s'il acceptait ou s'il retardait encore. Elle n'avait plus envie de l'aider Ă devenir courageux. Les femmes passent trop de temps Ă servir de conscience aux hommes qui ont la leur en location. Pourtant, une part d'elle voyait sa peur et savait qu'il pouvait encore ĂȘtre utile. Dans une guerre, on n'attend pas toujours des alliĂ©s qu'ils soient purs. On exige seulement qu'ils cessent de tirer dans votre dos.
Le nom du club resta entre eux comme une adresse maudite. Emma avait entendu Ryan en parler avec ce mĂ©lange de mĂ©pris et d'orgueil propre aux hommes admis dans des lieux qui ne les rendent pas meilleurs, seulement plus sĂ»rs d'eux. Elle se souvenait d'une phrase lancĂ©e un soir : âLĂ -bas, on rĂšgle les choses entre adultes.â Elle comprenait maintenant que, dans la bouche de Ryan, âadultesâ signifiait souvent âhommes sans tĂ©moinsâ.
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Margaux demanda à Tyler de répéter précisément le fonctionnement du coffre. Il le fit, phrase par phrase. Emma nota qu'il transpirait malgré le froid. Ce n'était pas seulement la peur de Ryan. C'était celle de découvrir que sa propre place dans l'histoire serait plus sale qu'il ne l'avait admis.
Emma comprit alors que Tyler nâĂ©tait pas seulement un tĂ©moin maladroit. Il Ă©tait une clĂ©. Et Ryan le savait aussi.