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CHAPITRE 7 : LE FRÈRE DE BRETAGNE

Antoine Le Guen fut retrouvĂ© non pas par la police, mais par une femme qui vendait des crĂȘpes prĂšs du port de Lorient.

Elle appela Elliot parce que l’avis discret envoyĂ© aux contacts locaux prĂ©cisait une chose : ne pas effrayer l’homme, ne pas mentionner Richard Halston, et surtout ne pas prononcer le nom de Celeste.

— Il est là depuis l’aube, dit-elle. Il regarde les ferries comme quelqu’un qui ne sait pas s’il part ou s’il se jette à la mer.

Mara prit le premier train.

Dans le wagon presque vide, elle regarda son reflet dans la vitre. Elle n’y vit ni hĂ©ritiĂšre ni prĂ©sidente provisoire, seulement une femme qui avait passĂ© sa vie Ă  croire qu’une porte fermĂ©e signifiait qu’il n’y avait rien derriĂšre.

Richard voulut l’accompagner. Elle refusa.

— Tu viendras quand il saura que tu existes encore autrement que dans un mensonge.

La phrase fut dure. Elle était aussi juste.

Elliot voyagea avec elle, silencieux la plupart du temps. À mesure que Paris s’éloignait, les immeubles laissĂšrent place aux champs, puis Ă  cette lumiĂšre bretonne qui semblait laver le monde sans jamais le rendre facile.

Mara relut plusieurs fois la lettre d’Isabelle.

Cherche-le.

Ces deux mots la tenaient debout.

À Lorient, le vent sentait le sel et le gasoil. Antoine Le Guen Ă©tait assis sur un banc prĂšs de la gare maritime, casquette sombre, veste de travail, mains abĂźmĂ©es par des annĂ©es de rĂ©paration navale. Il avait trente-deux ans, peut-ĂȘtre. Des traits plus durs que ceux de Richard, mais la mĂȘme maniĂšre de serrer la mĂąchoire avant de parler.

Mara le reconnut sans preuve.

Ce fut cela, le pire.

— Antoine ?

Il leva les yeux.

— Si vous ĂȘtes journaliste, partez.

— Je suis Mara.

Son visage se ferma.

— Je ne connais pas de Mara.

— Moi non plus, je ne connaissais pas de Thomas.

Il se leva brusquement.

Elliot fit un geste apaisant, mais Mara leva la main. Il s’arrĂȘta.

Antoine fixa Mara avec une colÚre épuisée.

— Qui vous envoie ? La femme blonde ?

— Celeste ?

À ce nom, quelque chose passa dans ses yeux. Une mĂ©moire physique.

— Elle m’a dit que si je revenais, on me remettrait en clinique. Que j’avais inventĂ© des choses aprĂšs l’accident.

— Quelles choses ?

Il rit sans joie.

— Toujours la mĂȘme. Une femme en vert, une tasse de cafĂ©, ma mĂšre qui pleure, et une dame malade dans un lit qui me dit de courir.

Mara sentit les larmes monter, mais elle les retint. Pas par orgueil. Parce qu’Antoine n’avait pas besoin d’une sƓur qui s’effondre devant lui. Il avait besoin d’un sol.

Elle sortit la mĂ©daille de baptĂȘme.

— Isabelle l’a gardĂ©e pour toi.

Antoine ne la prit pas.

— Isabelle ?

— Ma mùre.

— Elle n’était pas ma mĂšre.

— Non. Mais elle a essayĂ© de te protĂ©ger.

Il détourna le regard vers la mer.

— On m’a dit qu’elle voulait m’éloigner pour protĂ©ger sa fille lĂ©gitime.

Mara ferma les yeux.

Celeste avait empoisonnĂ© mĂȘme les absents.

— On m’a dit que tu Ă©tais mort, rĂ©pondit-elle. On nous a menti Ă  tous les deux.

Il resta immobile.

Le vent soulevait quelques cheveux sur le front de Mara. Elle pensa Ă  toutes ces femmes de cinquante ans qui savent qu’une famille peut ĂȘtre dĂ©truite non par un seul crime, mais par des petites phrases rĂ©pĂ©tĂ©es au bon endroit, assez longtemps pour remplacer les souvenirs.

Antoine finit par s’asseoir.

— Hier soir, j’ai reçu un appel. Une voix d’homme. Il savait mon ancien nom. Il a dit que les Halston allaient m’utiliser pour prendre l’hîtel. Que je devais disparaütre si je voulais rester libre.

— Bessiùre ?

— Je ne sais pas.

Elliot demanda calmement :

— Avez-vous gardĂ© le numĂ©ro ?

Antoine sortit un vieux téléphone.

L’appel venait d’une ligne monĂ©gasque.

Laurent BessiĂšre.

La chaĂźne se refermait.

À Paris, pendant ce temps, Celeste commit sa premiùre erreur visible.

Elle convoqua une confĂ©rence de presse improvisĂ©e devant le Meridian, robe noire cette fois, visage pĂąle mais contrĂŽlĂ©. Elle dĂ©clara que Mara souffrait d’un dĂ©lire de persĂ©cution, qu’un frĂšre imaginaire Ă©tait manipulĂ© par des avocats cupides, et que Richard, fragilisĂ© par son Ăąge, avait Ă©tĂ© Ă©motionnellement pris en otage.

La vidĂ©o circula en moins d’une heure.

Antoine la regarda sur le tĂ©lĂ©phone d’Elliot.

Au moment oĂč Celeste dit frĂšre imaginaire, il devint trĂšs calme.

— Elle sait que je suis rĂ©el.

— Oui, dit Mara.

— Alors je vais arrĂȘter de me cacher.

Ils rentrĂšrent ensemble Ă  Paris le lendemain matin.

Pas comme une famille. Pas encore. Comme deux survivants assis cĂŽte Ă  cĂŽte, partageant le mĂȘme compartiment sans savoir comment nommer ce qui les reliait.

Richard les attendait dans un salon privé du Meridian.

Quand Antoine entra, le visage de Richard se défit.

— Thomas


Antoine se figea.

— Ne m’appelez pas comme ça.

Richard acquiesça, brisé.

— Pardon.

Ce mot, Antoine ne l’accepta pas. Pas encore. Mais il l’entendit.

Elliot posa sur la table les relevĂ©s tĂ©lĂ©phoniques, la cassette numĂ©risĂ©e, les documents mĂ©dicaux, les faux certificats et les Ă©changes entre Celeste, BessiĂšre et Valran. La police financiĂšre Ă©tait dĂ©sormais saisie. Une enquĂȘte pĂ©nale Ă©tait ouverte pour faux, dĂ©tournement d’actifs, subornation de tĂ©moin, et possible administration de substances Ă  Isabelle Halston.

Celeste fut convoquée à dix-huit heures.

Elle arriva avec deux avocats, un foulard ivoire, et cette expression de dignité offensée qui avait longtemps suffi à faire reculer les autres.

Mais en entrant dans le salon, elle vit Antoine.

Son pas s’arrĂȘta.

Elle ne dit pas : qui ĂȘtes-vous ?

Elle dit :

— On t’avait pourtant dit de ne jamais revenir.

La phrase sortit avant que ses avocats puissent l’empĂȘcher.

Mara sentit Antoine trembler Ă  cĂŽtĂ© d’elle.

Richard se leva lentement.

Cette fois, il ne tenait aucune coupe.

— Celeste, dit-il, tu viens de reconnaütre mon fils.

Elle comprit aussitĂŽt.

Tout le monde comprit.

Et derriùre la vitre du salon, le commandant de police qui observait la scùne fit signe à ses collùgues d’entrer.

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Mais avant que Celeste ne puisse ĂȘtre arrĂȘtĂ©e, elle regarda Mara et lança la seule vĂ©ritĂ© qu’elle avait gardĂ©e pour tuer :

— Isabelle n’a pas Ă©tĂ© victime de moi. Elle m’a suppliĂ©e de ne jamais te dire ce qu’elle avait fait.

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