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CHAPITRE 3 : LE LENDEMAIN DES FUNÉRAILLES

L’enveloppe portait encore l’odeur froide des archives.

Papier Ă©pais, coin lĂ©gĂšrement jauni, cachet du notaire Lenoir presque effacĂ©. Sur le devant, une Ă©criture fine indiquait : À ouvrir si Richard laisse Celeste parler Ă  ma place.

Mara reconnut aussitĂŽt la main de sa mĂšre.

Le hall du Meridian n’était plus un lieu de gala. C’était devenu une antichambre de tribunal, avec ses lustres comme tĂ©moins et ses invitĂ©s changĂ©s en jury silencieux. MĂȘme les musiciens, au fond de la salle de bal, avaient cessĂ© de jouer.

Richard fixait l’enveloppe.

— Isabelle a Ă©crit ça ?

— La veille de son opĂ©ration, dit Elliot.

Mara n’avait jamais aimĂ© cette formule : son opĂ©ration. Comme si l’on parlait d’un rendez-vous administratif, non de cette intervention cardiaque qui avait emportĂ© sa mĂšre en laissant derriĂšre elle un parfum de violette dans une chambre d’hĂŽpital et une fille de treize ans incapable de comprendre pourquoi les adultes chuchotaient au lieu de hurler.

Celeste croisa les bras.

— On ne va pas ressusciter les morts pour rĂ©gler une querelle de succession.

Mara tourna lentement la tĂȘte vers elle.

— Non. On va seulement arrĂȘter de les utiliser comme des domestiques muets.

Un souffle passa parmi les invités.

Richard ne protesta pas.

Elliot ouvrit l’enveloppe. À l’intĂ©rieur, il y avait trois pages et une petite clĂ© plate collĂ©e au dos d’une carte. La clĂ© Ă©tait ancienne, marquĂ©e du logo de l’hĂŽtel : H.M. Aile ouest.

Mara sentit quelque chose bouger dans sa poitrine.

L’aile ouest avait Ă©tĂ© fermĂ©e pendant des annĂ©es pour « travaux structurels ». Celeste en avait fait un sujet interdit. Personne ne visitait cette partie de l’hĂŽtel, sauf l’équipe technique et, disait-on, quelques archivistes. Mara, adolescente, s’y Ă©tait aventurĂ©e une fois. Elle se souvenait d’une porte verrouillĂ©e, d’une odeur de bois cirĂ© et de la voix de Celeste derriĂšre elle : Cette partie n’a rien Ă  voir avec toi.

Elliot lut à voix basse, mais le hall était si silencieux que chacun entendit.

Isabelle Ă©crivait qu’elle craignait pour l’avenir de Mara. Qu’elle avait surpris Celeste dans le bureau de Richard plusieurs semaines avant le mariage civil, alors que la relation entre Richard et Celeste n’était encore, officiellement, qu’une collaboration professionnelle. Qu’elle avait vu Celeste photographier des documents du trust familial.

Richard blĂȘmit.

— Celeste travaillait avec nous depuis peu.

— Depuis suffisamment longtemps, dit Mara.

Elliot poursuivit.

Isabelle mentionnait aussi une discussion entre Celeste et un certain Laurent Bessiùre, ancien conseiller fiscal de l’hîtel. Le nom fit murmurer deux administrateurs.

— BessiĂšre ? demanda Richard. Il est parti Ă  Monaco il y a des annĂ©es.

— AprĂšs avoir reçu une prime de dĂ©part trĂšs confortable, rĂ©pondit Elliot.

Celeste eut un rire bref.

— Vous transformez des souvenirs de malade en preuves.

Le mot malade fit monter le sang aux joues de Mara.

Sa mĂšre avait Ă©tĂ© faible physiquement, oui. Mais pas confuse. Pas folle. Pas manipulable. Celeste l’avait appelĂ©e malade chaque fois qu’elle voulait rĂ©duire une femme Ă  son dossier mĂ©dical.

Mara ouvrit son tĂ©lĂ©phone et projeta une image sur l’écran installĂ© pour le gala.

Un vieux courriel apparut.

De : Celeste Vale

À : Laurent Bessiùre

Objet : AprĂšs l’opĂ©ration

Le message disait : Si Isabelle ne revient pas, Richard signera n’importe quoi pour prĂ©server l’image de stabilitĂ©. Il faudra agir avant que la petite atteigne sa majoritĂ©.

Un bruit parcourut le hall, plus vif cette fois.

Richard leva les yeux vers Celeste.

— Vale ?

La question était simple.

Avant Richard, avant Halston, Celeste s’appelait Celeste Vale. Elle avait travaillĂ© dans la restructuration de patrimoines hĂŽteliers, avec une rĂ©putation Ă©lĂ©gante et plusieurs faillites autour d’elle que personne n’avait jamais vraiment reliĂ©es.

Celeste ne nia pas le courriel.

Elle le méprisa.

— Tu ne comprends rien Ă  la gestion d’un empire, Richard. Isabelle gardait tout sous cloche. Mara aurait dilapidĂ© ces actifs par romantisme familial.

— J’avais treize ans, dit Mara.

Celeste se tourna vers elle.

— Et dĂ©jĂ  cette maniĂšre de regarder les choses comme si elles t’étaient dues.

Mara entendit, derriĂšre la phrase, quinze ans de rancƓur. Celeste n’avait pas seulement voulu gĂ©rer l’hĂŽtel. Elle avait voulu ĂȘtre reconnue comme celle qui l’avait sauvĂ©, non comme la deuxiĂšme Ă©pouse entrĂ©e dans une maison dĂ©jĂ  construite par d’autres femmes.

Richard recula d’un pas.

— Tu as modifiĂ© les procurations ?

— J’ai protĂ©gĂ© l’entreprise.

— Tu as signĂ© Ă  la place de ma fille ?

Elle le regarda avec une fatigue méprisante.

— J’ai fait ce que tu n’étais pas capable de faire.

Enfin, la vérité cessait de porter un masque.

Elliot glissa la clé dans la main de Mara.

— Votre mĂšre indique que la copie originale des accords et les preuves de BessiĂšre se trouvent dans un coffre de l’aile ouest. Elle n’a pas pu les rĂ©cupĂ©rer avant son hospitalisation.

Mara referma les doigts sur le métal froid.

Celeste se raidit.

Ce mouvement minuscule révéla plus que tous ses mots.

— L’aile ouest est condamnĂ©e, dit-elle. La sĂ©curitĂ© ne laissera entrer personne.

Le vigile regarda Richard.

Cette fois, Richard ne baissa pas les yeux.

— Ouvrez l’aile ouest.

Celeste se tourna vers lui avec une fureur contenue.

— Tu ne sais pas ce que tu fais.

— Non, dit Richard. Mais je sais enfin ce que je n’ai pas fait.

Mara aurait voulu sentir une victoire. Elle ne sentit qu’une tristesse profonde. Car entendre son pĂšre reconnaĂźtre sa lĂąchetĂ© ne rĂ©parait pas les annĂ©es oĂč elle avait appris Ă  dĂźner seule.

Le petit groupe se mit en marche : Mara, Richard, Elliot, Celeste, deux administrateurs, le vigile, et derriÚre eux quelques invités attirés par le parfum du scandale. Le marbre du hall céda la place à un couloir plus sombre, puis à une porte de service dissimulée derriÚre un panneau de boiserie.

Mara inséra la clé.

Elle tourna difficilement.

La porte s’ouvrit sur une odeur de poussiùre et de secret.

Au fond du couloir, une lumiĂšre de secours clignotait encore.

Et sur le mur, sous un drap jauni, Mara aperçut le portrait de sa mÚre, décroché de la salle principale depuis quinze ans.

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Mais ce n’est pas le portrait qui fit crier Celeste.

Ce fut le coffre ouvert, vide, au centre de la piĂšce.

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