CHAPITRE 6 : LA DAME VERTE

La police aurait dĂ» ĂȘtre appelĂ©e immĂ©diatement.
CâĂ©tait ce quâune femme raisonnable aurait fait. Mais Mara avait cessĂ© de croire que la raison protĂšge toujours les vivants. Elle avait vu trop longtemps comment les puissants transforment les signalements en malentendus, les tĂ©moins en hystĂ©riques, les archives en poussiĂšre administrative.
Alors elle fit dâabord trois choses.
Elle envoya Ă Elliot une photo de chaque document de la boĂźte. Elle demanda Ă Barbeau de verrouiller sa porte. Puis elle sortit dans la cour en tenant la cassette audio dans son sac, comme si câĂ©tait un morceau dâos.
Elle pensa aussi Ă toutes les fois oĂč lâon avait demandĂ© aux femmes de sa famille dâattendre, de se calmer, de laisser les hommes rĂ©gler les choses. Cette nuit-lĂ , elle dĂ©cida que lâattente avait assez servi les menteurs.
Celeste lâattendait sous lâauvent, tĂ©lĂ©phone Ă la main.
â Tu joues Ă la dĂ©tective maintenant ?
Mara la regarda.
La robe verte de Celeste nâavait jamais paru aussi violente. Dans la lumiĂšre jaune des cuisines, elle nâĂ©tait plus une tenue de gala. Elle Ă©tait une coĂŻncidence qui venait de perdre son innocence.
â Thomas est vivant ? demanda Mara.
Celeste cligna des yeux une fois.
â Thomas est mort.
â Ce nâest pas ce que disent les papiers.
Richard, derriĂšre elle, sembla recevoir un coup.
â Quels papiers ?
Mara ne le regarda pas.
Elle Ă©tait fatiguĂ©e de la chronologie du regret paternel : comprendre aprĂšs, sâeffondrer aprĂšs, demander pardon quand les blessures avaient dĂ©jĂ appris Ă marcher seules.
â Une clinique privĂ©e lâa admis sous un autre nom.
Celeste eut un petit rire.
â Les vieux hommes gardent des vieux papiers. Cela ne veut rien dire.
â Et la phrase quâil rĂ©pĂ©tait ?
Le visage de Celeste resta maßtrisé.
Trop maßtrisé.
â Quelle phrase ?
â La dame verte a mis quelque chose dans le cafĂ©.
Pendant deux secondes, le monde se retira de son visage. Puis il revint, réorganisé.
â Un enfant traumatisĂ© dit nâimporte quoi.
Richard murmura :
â CelesteâŠ
Elle se tourna vers lui.
â Tu vas recommencer ? Tu vas laisser ta fille rouvrir la mort dâIsabelle devant tout le monde ? Tu ne lâas donc pas assez perdue une fois ?
La phrase atteignit Richard au bon endroit. Mara le vit flancher. Celeste connaissait toutes ses serrures intérieures.
Elliot intervint.
â Nous allons faire authentifier les documents et remettre la cassette aux autoritĂ©s.
â Faites donc, dit Celeste. Mais avant, rĂ©flĂ©chissez Ă ce que la presse retiendra. Une jeune hĂ©ritiĂšre humiliĂ©e au gala accuse sa belle-mĂšre dâempoisonnement sur la base dâune cassette vieille de quinze ans et dâun enfant fantĂŽme. Câest exactement lâinstabilitĂ© que jâai toujours redoutĂ©e.
Cette fois, Mara sourit.
Pas beaucoup.
Assez.
â Tu as prĂ©parĂ© ce mot depuis longtemps.
Celeste ne répondit pas.
Dans son silence, Mara reconnut le mĂ©canisme : si elle rĂ©clamait lâhĂŽtel, elle Ă©tait avide ; si elle dĂ©fendait sa mĂšre, obsessionnelle ; si elle cherchait son frĂšre, instable. Celeste avait construit une cage oĂč chaque sortie devenait une preuve contre elle.
Mais les cages vieillissent.
Ă vingt-deux heures quinze, Elliot reçut un appel de son enquĂȘtrice.
Le nom utilisĂ© pour Thomas aprĂšs la clinique Ă©tait Antoine Masson. Une demande de changement dâidentitĂ© avait Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e par un cabinet fiscal liĂ© Ă Laurent BessiĂšre. Puis lâenfant avait Ă©tĂ© placĂ© dans une famille dâaccueil en Bretagne, avant de disparaĂźtre des registres Ă dix-huit ans.
La derniÚre adresse connue appartenait à un homme nommé Antoine Le Guen.
Réparateur de bateaux.
Concarneau.
Richard sâassit sur un banc de pierre.
â Il est vivant.
Ce nâĂ©tait pas une question.
Mara sentit la colĂšre et la compassion se disputer en elle. Elle aurait voulu mĂ©priser ce pĂšre qui dĂ©couvrait soudain lâenfant quâil avait oubliĂ©. Mais quelque chose en lui venait aussi de se briser pour de bon, et Mara connaissait trop bien les brisures pour se rĂ©jouir.
â Pourquoi ne lâas-tu jamais cherchĂ© ? demanda-t-elle.
Il leva vers elle un visage ravagé.
â Celeste mâa montrĂ© le rapport de dĂ©cĂšs. BessiĂšre lâavait certifiĂ©. JâĂ©tais⊠jâĂ©tais lĂąche. Et honteux. Je voulais que tout redevienne simple.
â La simplicitĂ© coĂ»te cher aux enfants.
Il ne répondit pas.
Ă minuit, ils avaient quittĂ© le gala. Le conseil Ă©tait restĂ© sous surveillance juridique. Les rĂ©serves de lâhĂŽtel Ă©taient gelĂ©es. Celeste avait regagnĂ© ses appartements au dernier Ă©tage, officiellement pour « se reposer ». En rĂ©alitĂ©, Elliot avait dĂ©jĂ demandĂ© que ses communications soient prĂ©servĂ©es.
Mara ne dormit pas.
Ă quatre heures du matin, elle se retrouva dans lâancienne suite de sa mĂšre, rouverte aprĂšs le dĂ©part de Celeste. Rien nâavait Ă©tĂ© conservĂ© tel quel. Les rideaux avaient changĂ©, les meubles aussi. Mais prĂšs de la fenĂȘtre, sous une lame du parquet, Barbeau avait indiquĂ© une cachette.
Mara la trouva au bout de dix minutes.
Une petite boĂźte de velours bleu.
Ă lâintĂ©rieur, une mĂ©daille de baptĂȘme au nom de Thomas et une lettre dâIsabelle.
Ma chérie,
si tu lis ceci, câest que lâon tâa probablement dit que je nâavais pas su me battre. Câest faux. Je me suis battue. Mais certaines femmes ne perdent pas parce quâelles sont faibles. Elles perdent parce quâelles sont entourĂ©es de personnes qui prĂ©fĂšrent leur confort Ă leur courage.
Mara dut sâarrĂȘter.
La suite respirait autour dâelle, pleine dâune prĂ©sence douce et triste.
Elle continua.
Thomas est innocent de nos erreurs. Sâil vit, cherche-le. Sâil est mort, dis son nom. Et quoi quâil arrive, ne laisse jamais Celeste faire de ton calme une preuve contre toi.
Le jour se levait Ă peine quand Elliot frappa Ă la porte.
â Mara, nous avons localisĂ© Antoine Le Guen. Mais il y a un problĂšme.
Elle replia la lettre.
â Lequel ?
â Quelquâun lâa prĂ©venu cette nuit. Il a quittĂ© Concarneau il y a deux heures.
Mara regarda par la fenĂȘtre le ciel gris de Paris.
Celeste Ă©tait peut-ĂȘtre enfermĂ©e dans lâhĂŽtel.
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Mais son réseau, lui, courait déjà .
Et quelque part sur une route de Bretagne, un homme qui portait peut-ĂȘtre le sang Halston fuyait une vĂ©ritĂ© quâon avait mis quinze ans Ă lui voler.