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CHAPITRE 4 — LE COMPTE DE COMPENSATION

Henri Laurent n’était pas mort dans une histoire compliquĂ©e.

C’est ce qu’Emily s’était rĂ©pĂ©tĂ© pendant trois ans. Un quai de gare, une douleur dans la poitrine, des passants maladroits, les secours arrivĂ©s trop tard. Une mort brutale, oui. Injuste, certainement. Mais simple.

Le lendemain de l’appel de Brianna, cette simplicitĂ© se fissura.

En revoyant mentalement son pĂšre, Emily ne retrouvait pas un homme faible. Henri avait des silences, oui, mais pas de lĂąchetĂ©. Il ne parlait pas beaucoup parce qu’il avait grandi dans une famille oĂč l’on Ă©conomisait les mots comme on Ă©conomisait le chauffage. Quand il disait quelque chose, pourtant, la phrase restait.

Le jour oĂč Ryan Ă©tait venu demander sa main, Henri l’avait reçu dans la vĂ©randa, loin du bruit des tasses et des cousins. Emily n’avait jamais su ce qui s’était dit. Ryan lui avait seulement rapportĂ© que son pĂšre avait Ă©tĂ© «impressionnant». Elle avait ri, persuadĂ©e que l’amour rendait tout le monde excessif.

À prĂ©sent, elle imaginait Henri en face de Patricia, dans ce cafĂ© de gare. Il avait dĂ» poser le dossier sur la table avec cette lenteur prĂ©cise qu’il rĂ©servait aux dĂ©cisions graves. Il ne menaçait jamais pour le plaisir de menacer. Il avertissait. Et l’on confond souvent les avertissements des gens honnĂȘtes avec de la naĂŻvetĂ©, jusqu’à ce qu’ils laissent derriĂšre eux des preuves mieux rangĂ©es que les mensonges des autres.

MaĂźtre Claire Vasseur obtint, par une demande urgente, la liste des comptes liĂ©s aux anciens mandats professionnels d’Henri. Elle arriva chez Emily avec deux cafĂ©s, un visage fermĂ© et une enveloppe grise.

Ryan Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ , debout prĂšs de la fenĂȘtre. Il avait dormi peu. Emily aussi. Les jumeaux semblaient avoir choisi la nuit pour organiser une rĂ©union de famille dans son ventre.

Claire posa l’enveloppe sur la table.

— Le compte dont parlait Brianna existe.

Emily ne toucha pas au papier.

— Au nom de qui?

— Patricia Brooks.

Ryan ferma les yeux.

— Pourquoi ma mùre aurait-elle reçu de l’argent aprùs la mort d’Henri?

Claire prit le temps de répondre.

— Parce que six mois avant son dĂ©cĂšs, Henri Laurent a dĂ©couvert un systĂšme de surfacturation dans une association caritative liĂ©e Ă  votre famille.

Emily tourna lentement la tĂȘte vers son mari.

— Quelle association?

— Brooks Families First.

Le nom lui disait quelque chose. Patricia en parlait parfois comme d’une Ɠuvre discrĂšte, fondĂ©e pour aider les femmes de militaires et leurs enfants. Emily avait mĂȘme assistĂ© Ă  deux dĂ©jeuners oĂč l’on servait des tartes miniatures et des discours sur le sacrifice.

Emily, elle, comprit aussitĂŽt le mĂ©canisme. On ne vole pas seulement en ouvrant une caisse. On vole aussi en facturant deux fois une chaise roulante, en promettant une aide qui n’arrive jamais, en transformant la dĂ©tresse des autres en photographie de remerciement. Son pĂšre avait vu cela. Et Patricia n’avait pas eu peur de lui parce qu’il Ă©tait riche; elle avait eu peur parce qu’il Ă©tait exact.

— Mon pĂšre fournissait du matĂ©riel mĂ©dical Ă  certaines familles, dit-elle.

Claire hocha la tĂȘte.

— Oui. Et il a remarquĂ© que des factures Ă©taient payĂ©es deux fois, parfois trois. Des Ă©quipements facturĂ©s n’étaient jamais livrĂ©s. Henri a demandĂ© des explications. Deux semaines plus tard, Patricia lui a proposĂ© un arrangement: il renonçait Ă  signaler les irrĂ©gularitĂ©s, elle remboursait par tranches.

— Et il a acceptĂ©?

— Non. Il a prĂ©parĂ© un dossier.

Ryan s’approcha de la table.

— OĂč est ce dossier?

Claire le regarda avec prudence.

— Disparu aprùs sa mort.

Emily sentit une pression sous ses cĂŽtes. Sophie ou Lucas. Peut-ĂȘtre les deux. Elle respira lentement.

— Vous ĂȘtes en train de dire que Patricia a achetĂ© son silence aprĂšs coup?

— Je dis qu’un compte intitulĂ© “compensation” a commencĂ© Ă  recevoir des virements rĂ©guliers de Patricia Brooks trois jours aprĂšs l’enterrement de votre pĂšre.

La piÚce devint plus étroite.

Ryan posa les deux mains sur le dossier d’une chaise.

— Ma mùre n’aurait pas


Il ne finit pas. C’était dĂ©jĂ  un changement. Avant, il aurait dĂ©fendu Patricia jusqu’à l’absurde. Maintenant, il s’arrĂȘtait Ă  mi-chemin, comme un homme qui dĂ©couvre que la route familiĂšre mĂšne Ă  un ravin.

— Je veux parler à Brianna, dit Emily.

— Pas seule, rĂ©pondit Claire.

Brianna accepta de venir le soir mĂȘme, Ă  condition que Patricia n’en sache rien. Elle se prĂ©senta sans maquillage, en jean, avec les yeux rouges et un sac serrĂ© contre elle. Ryan lui ouvrit. Entre le frĂšre et la sƓur, il y eut un silence d’enfance morte.

— Assieds-toi, dit-il.

Elle obéit.

Emily resta debout.

— Tu savais pour mon pùre?

Brianna secoua la tĂȘte.

— Pas au dĂ©but. J’ai entendu maman parler au tĂ©lĂ©phone il y a deux ans. Elle disait que “Laurent mort restait plus utile que Laurent vivant”. J’ai cru que c’était une horreur comme elle en dit parfois.

Ryan pĂąlit.

— Brianna.

— Je sais.

Elle fouilla dans son sac et en sortit une clé USB.

— J’ai copiĂ© des fichiers du vieux bureau de maman. Pas tout. Elle garde le plus important ailleurs. Mais il y a des relevĂ©s, des reçus, des mails.

Claire prit la clé sans la brancher.

— Pourquoi maintenant?

Brianna regarda Emily.

— Parce que je n’ai pas dormi depuis que je t’ai vue par terre.

Emily ne rĂ©pondit pas. Les remords n’effaçaient pas une main dans les cheveux ni un dossier de faux documents.

— Maman m’a dit que si je l’aidais, elle rĂ©glerait mes dettes et me laisserait l’appartement de tante Ruth. Elle disait que tu avais ensorcelĂ© Ryan, que tu voulais couper les enfants de nous.

— Et tu l’as crue.

— Je voulais la croire.

Cette phrase, au moins, avait le mĂ©rite d’ĂȘtre honnĂȘte.

Claire insĂ©ra la clĂ© dans un ordinateur isolĂ©. Les fichiers apparurent: scans bancaires, courriels, notes de Patricia. Puis un dossier attira l’attention d’Emily.

DOSSIER L.

Elle cliqua.

Une photo s’ouvrit.

Henri Laurent, son pÚre, assis dans un café avec Patricia Brooks. La date indiquée en bas: deux jours avant sa mort.

Sur la table, entre eux, il y avait un dossier brun identique à celui que Brianna avait apporté chez Emily.

Ryan lut le nom du fichier Ă  voix haute.

DERNIÈRE OFFRE AVANT QU’IL PARLE.

Brianna se mit une main sur la bouche.

Emily sentit les battements de son cƓur dans sa gorge.

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Ce n’était plus seulement le trust des jumeaux que Patricia avait voulu voler.

C’était peut-ĂȘtre la vĂ©ritĂ© sur la mort d’Henri Laurent.

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