CHAPITRE 3 â LA DEUXIĂME CAMĂRA

La deuxiÚme caméra se trouvait dans la bibliothÚque.
Pas dans le salon, pas dans la cuisine, pas prÚs du berceau encore vide que Ryan avait monté avant son départ. Dans la bibliothÚque, derriÚre un vase en porcelaine que Patricia avait offert à Emily en lui disant: «Il donnera un peu de tenue à cette piÚce.»
MĂȘme ses cadeaux avaient des yeux.
Ryan la trouva le lendemain matin, accompagnĂ© de lâagent Delmas et de MaĂźtre Claire Vasseur, lâavocate quâEmily avait appelĂ©e depuis son lit dâhĂŽpital. La camĂ©ra Ă©tait plus petite quâun bouton de manteau et reliĂ©e Ă un compte privĂ© dont Patricia refusait de donner le mot de passe.
Cette bibliothĂšque avait Ă©tĂ© la piĂšce prĂ©fĂ©rĂ©e dâEmily avant de devenir une piĂšce suspecte. Elle y rangeait les lettres de son pĂšre, les albums de mariage quâelle nâosait plus ouvrir, les catalogues de poussettes annotĂ©s au crayon et les factures quâelle classait avec une mĂ©thode presque maniaque. Patricia sâen Ă©tait toujours moquĂ©e.
«Tu archives ta vie comme une comptable», disait-elle.
Emily comprenait maintenant pourquoi cela lâagaçait. Les gens qui trafiquent les faits dĂ©testent les femmes qui gardent les papiers. Une facture oubliĂ©e, un courrier datĂ©, une capture dâĂ©cran imprimĂ©e peuvent avoir plus de force quâune larme. Son pĂšre le lui avait appris sans jamais faire de discours: «Le jour oĂč quelquâun te dira que tu exagĂšres, ma fille, demande-lui pourquoi les preuves le dĂ©rangent.»
Ryan, en dĂ©couvrant la camĂ©ra cachĂ©e derriĂšre le vase, resta longtemps sans parler. Ce silence-lĂ nâĂ©tait plus celui de la faiblesse, mais du vertige. Il tenait entre deux doigts lâobjet minuscule par lequel sa mĂšre avait observĂ© sa femme comme on observe une employĂ©e douteuse. Emily le regarda et comprit quâil entrait enfin dans la maison quâelle habitait depuis des mois.
â Alors elle nous espionnait, dit Emily.
Elle était rentrée à la maison sous surveillance médicale, interdiction de stress inutile. Tout le monde avait répété ces mots avec sérieux. Interdiction de stress inutile. Comme si le stress utile avait une autre forme.
Ryan posa la petite caméra dans un sachet de preuve.
â Je ne savais pas.
Emily le crut. Ce fut presque pire.
Il nâavait pas su, parce quâil nâavait pas regardĂ©. Parce que sa mĂšre avait toujours Ă©tĂ© ce meuble imposant au milieu de sa vie: agaçant parfois, mais considĂ©rĂ© comme faisant partie de la maison.
Claire Vasseur demanda Ă voir les documents du trust.
Emily sortit la copie originale de son coffre domestique. Le trust avait Ă©tĂ© créé par son pĂšre, Henri Laurent, un homme discret qui avait tenu pendant trente ans une entreprise de matĂ©riel mĂ©dical avant de mourir dâun infarctus sur le quai dâune gare. Cent cinquante mille dollars, placĂ©s pour les enfants Ă naĂźtre, avec une clause dâurgence permettant Ă Emily de payer soins, logement, nounou mĂ©dicale ou complications.
Henri avait adorĂ© lâidĂ©e dâavoir deux petits-enfants. Il disait dĂ©jà «les jumeaux» en parlant au ventre de sa fille, avant mĂȘme de savoir leurs prĂ©noms.
â Ce compte nâest accessible que par vous, confirma Claire. MĂȘme votre mari nâa pas de droit direct.
Ryan ne broncha pas.
â Câest normal.
Emily le regarda. Elle aurait voulu que cette phrase suffise à réparer quelque chose. Elle ne suffisait pas. Mais elle comptait.
Claire tourna les pages falsifiées.
â Le plus grave nâest pas seulement la tentative de transfert. Câest lâargument mĂ©dical. Ils ont prĂ©parĂ© un dossier pour vous dĂ©clarer temporairement incapable de gĂ©rer vos biens.
â Ă huit mois de grossesse.
â Justement. Ils utilisent votre grossesse.
La porte dâentrĂ©e vibra sous trois coups secs.
Patricia ne sonnait jamais. Elle frappait comme si la maison lui devait déjà ouverture.
Ryan alla Ă lâentrĂ©e. Emily resta dans le salon, debout malgrĂ© les consignes, une main sur le dossier du canapĂ©. Brianna nâĂ©tait pas avec sa mĂšre.
Patricia entra sans attendre quâon lây invite. Manteau beige, foulard de soie, visage reposĂ©. Elle portait la dignitĂ© comme certaines femmes portent des gants: pour Ă©viter de laisser des traces.
â Je viens voir mon fils.
â Tu ne viens plus ici sans prĂ©venir, rĂ©pondit Ryan.
Un éclat passa dans ses yeux.
â Pardon?
â Tu as installĂ© une camĂ©ra dans notre bibliothĂšque.
â Pour protĂ©ger Emily.
Emily eut un rire court.
Patricia se tourna enfin vers elle.
â Tu crois que tout tourne autour de toi. Câest fatigant.
â Vous avez essayĂ© de vider le trust de mes enfants.
â Tes enfants? rĂ©pĂ©ta Patricia. Tu parles toujours comme si Ryan nâexistait pas.
â Ryan nâĂ©tait pas en train de me tenir les cheveux par terre.
Cette fois, Patricia pĂąlit. Pas de honte. Dâagacement.
Claire sâavança.
â Madame Brooks, je vous conseille de quitter les lieux. Toute communication passera par conseil.
â Et vous ĂȘtes?
â Lâavocate dâEmily.
Patricia observa la femme aux lunettes fines, puis Ryan, puis le ventre dâEmily. Elle comprit que la piĂšce ne lui appartenait plus tout Ă fait.
â Brianna est fragile, dit-elle. Si vous la poussez trop, elle dira nâimporte quoi.
â Elle dira peut-ĂȘtre la vĂ©ritĂ©, rĂ©pondit Emily.
Patricia sourit.
â La vĂ©ritĂ© nâaide pas toujours les enfants.
Elle sortit avant quâon puisse rĂ©pondre.
Cette phrase resta dans la maison comme une odeur froide.
Le soir, Emily reçut un appel masquĂ©. Ryan dormait dans la chambre dâamis, officiellement pour la laisser se reposer, officieusement parce quâils ne savaient plus comment occuper le mĂȘme lit sans rĂ©veiller la mĂ©fiance.
Elle décrocha.
â Emily?
La voix de Brianna Ă©tait mĂ©connaissable. Plus de satin, plus dâarrogance.
â Quâest-ce que tu veux?
â Je ne voulais pas que tu tombes.
Emily ferma les yeux.
â Tu voulais seulement que je signe sous la menace.
Silence.
â Maman a dit que Ryan allait perdre la maison, que tout serait saisi, que les bĂ©bĂ©s auraient quand mĂȘme lâargent plus tard. Elle a dit que tu avais dĂ©jĂ cachĂ© dâautres comptes.
â Il nây a pas dâautres comptes.
â Si, souffla Brianna. Il y en a un.
Emily sâassit dans le lit.
â De quoi tu parles?
â Je ne connais pas le montant. Jâai seulement vu le relevĂ©. Maman lâappelle le compte de compensation.
â Compensation de quoi?
Brianna se mit à pleurer, mais sans bruit, comme une enfant qui a appris à ne pas déranger les adultes dangereux.
â De la mort de ton pĂšre.
Emily ne répondit pas.
Le couloir semblait soudain trop long, la maison trop claire, le passé trop proche.
â Brianna, mon pĂšre est mort dâune crise cardiaque.
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Ă lâautre bout du fil, sa belle-sĆur murmura:
â Câest ce que Patricia a toujours voulu que tu croies.