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Chapitre 10 - Le contrat Belladone

Chapter 10 - Chapitre 10 - Le contrat Belladone

Arthur attendait dans le salon principal de la Maison Ardent.

Il ne chercha pas à sourire quand Audrey descendit. Bon signe, pensa-t-elle. Les hommes de sa famille avaient trop souvent utilisé le sourire comme une nappe posée sur des tables sales.

Natalie resta derrière, près de la rampe, avec Nora. Elle n’avait pas encore refermé le carnet de sa mère. On aurait dit qu’elle tenait dans les mains les os légers d’une vérité familiale.

— Belladone, dit Audrey.

Arthur regarda le parquet.

— C’était le nom d’un contrat de surveillance.

— De qui ?

— De Victoria.

— Mensonge incomplet. Recommence.

Il reçut la phrase sans protester.

— De Victoria, de Dominic, et de tout contact possible avec toi.

Audrey resta immobile.

— Tu m’as fait surveiller ?

— Après ton mariage, oui.

— Combien de temps ?

— Trois ans.

Elle eut envie de rire. Trois ans. La durée exacte pendant laquelle elle s’était demandé pourquoi Dominic savait toujours quand elle avait parlé à son père, pourquoi Victoria apparaissait après certaines disputes, pourquoi des courriers disparaissaient puis revenaient avec des enveloppes ouvertes “par erreur”.

— Tu as vu quoi ?

Arthur leva les yeux.

— Pas assez.

— Ce n’est pas une réponse.

— J’ai vu que Dominic te mentait. J’ai vu Victoria entrer chez toi quand tu n’étais pas là. J’ai vu Natalie apparaître dans son périmètre avant que tu la découvres. J’ai transmis des rapports à mon avocat, mais tu refusais de me parler, et je ne voulais pas violer davantage ta vie.

Audrey le fixa.

— Tu as fait surveiller ma vie, puis tu t’es soudain souvenu du respect de mon intimité ?

Il ferma les yeux.

— Oui. C’est aussi absurde que ça en a l’air.

Natalie descendit une marche.

— Belladone était connu de Victoria.

Arthur se tourna vers elle.

— Impossible.

— Elle utilisait ce nom. Elle disait que “le père pense regarder, donc il suffit de lui montrer ce qu’il veut craindre.”

Audrey sentit une pièce se mettre en place.

Victoria savait qu’Arthur surveillait. Elle avait donc joué devant ses caméras. Elle avait nourri le père d’images destinées à le rendre plus méfiant, plus silencieux, plus prêt à protéger Audrey sans lui dire pourquoi. Encore une cage construite avec de la prudence masculine.

Nora confirma depuis sa tablette:

— Plusieurs rapports Belladone ont été modifiés après transmission. Il y a deux versions.

— Qui les recevait ? demanda Audrey.

— Le cabinet Morel, Arthur, et… un compte miroir.

— À qui ?

Nora pâlit.

— Lane Strategic Recovery.

Arthur se leva.

— Non.

— Si, dit Audrey. Tu as payé un système qui informait Victoria.

Le coup fut net.

Arthur semblait physiquement blessé, mais Audrey ne le secourut pas. Il avait fait d’elle une personne surveillée pour la protéger; Victoria avait transformé cette surveillance en filet. Tout cela parce que personne n’avait accepté de lui dire simplement: nous avons peur, voici pourquoi.

Maître Brisac appela depuis Manhattan.

Les premiers résultats ADN venaient d’arriver.

Dominic Vasseur n’était pas le fils d’Arthur Morel.

La tension dans le salon se relâcha d’un côté seulement.

Natalie porta une main à son visage.

— Alors qui ?

Nora ouvrit les documents médicaux retrouvés dans la chambre bleue. Un nom possible apparaissait sur un reçu ancien: Raymond Vasseur. Le père légal de Dominic. Pas de scandale supplémentaire sur sa filiation.

— Victoria avait menti, dit Arthur. Depuis le début.

Audrey répondit:

— Et le mensonge a suffi à orienter trente-huit ans de décisions.

C’était cela, le plus terrifiant: un mensonge n’a pas besoin d’être cru à cent pour cent. Il suffit qu’il rende les gens prudents au mauvais endroit.

Dominic, informé du résultat, demanda aussitôt à coopérer.

— Maintenant que son ego est rassuré, il se découvre une conscience, dit Natalie.

Audrey la regarda.

— Tu le connais bien.

— J’ai cru que oui. C’est différent.

Dominic remit à Maître Brisac un accès à un stockage crypté. On y trouva la fameuse vidéo complète de Marianne.

Elle ne fut pas regardée à la Maison Ardent.

Audrey exigea de la voir dans le bureau de sa mère.

Au vingt-huitième étage, la nuit était tombée sur Manhattan. Arthur, Natalie, Nora et Maître Brisac étaient présents. Audrey lança le fichier.

La vidéo coupée montrait Marianne disant: “Arthur peut signer pour moi. Je ne veux plus discuter.”

La version complète commençait cinq minutes plus tôt.

Marianne était allongée, fatiguée, mais son regard restait vif. Victoria se trouvait hors champ. On entendait sa voix:

“Dites-le. Dites qu’Arthur peut décider.”

Marianne répondait:

“Arthur peut signer pour moi ce que j’ai déjà lu. Je ne veux plus discuter avec vous, Victoria.”

Un silence.

Puis Marianne ajoutait:

“Et si vous coupez cette phrase, je vous promets que ma fille vous fera regretter de l’avoir sous-estimée.”

Audrey sentit ses yeux se remplir.

Natalie baissa la tête.

Arthur pleura en silence.

La vidéo continua.

Victoria, hors champ, prononça une phrase que personne n’avait entendue jusque-là:

“Votre fille ? Vous croyez vraiment qu’elle restera une Morel quand j’en aurai fait une Vasseur ?”

Audrey arrêta la vidéo.

Le bureau sembla respirer autour d’elle.

Marianne avait donc vu le plan avant même le mariage d’Audrey et Dominic.

Et Victoria avait choisi Dominic non parce qu’il aimait Audrey, mais parce qu’il portait le nom qu’elle voulait coller sur sa victoire.

À cet instant, Suzanne entra sans frapper.

— Madame Audrey… Victoria vient d’arriver avec la police.

— La police ?

Suzanne tremblait.

— Elle vous accuse d’avoir fabriqué la vidéo de votre mère.

Audrey se leva.

Cette fois, la guerre cessait d’être souterraine.

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Le contrat Belladone obligea Audrey à regarder son père autrement. Non comme un traître absolu, ce qui aurait été commode, mais comme un homme qui avait aimé avec les mauvais outils. Il avait cru qu’une caméra protégeait mieux qu’une conversation, qu’un avocat réparait mieux qu’une vérité dite à temps. Cette erreur avait presque coûté à Audrey son nom, son entreprise et sa mémoire de sa mère.

Ce qu’Audrey ignorait encore, c’est que cette journée laisserait des marques ailleurs que dans les comptes. Dans les ascenseurs, dans les bureaux, dans les téléphones silencieux, des employés commencèrent à raconter ce qu’ils avaient vu depuis des années sans oser le nommer. Une assistante qui avait déplacé des dossiers. Un comptable qui avait reçu une consigne étrange. Un chauffeur qui se souvenait d’une adresse. Les grands dossiers tombent rarement d’un coup; ils commencent souvent par de petites consciences qui cessent de se trouver seules. Et parmi ces voix, l’une portait déjà un nom qu’Audrey ne connaissait pas encore.

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