CHAPITRE 5 - LE MĂDECIN QUI NâAVAIT PAS REGARDĂ

CHAPITRE 5 - LE MĂDECIN QUI NâAVAIT PAS REGARDĂ
La demande portait le tampon dâun cabinet rĂ©putĂ©.
Ăvaluation urgente de lâĂ©tat psychique maternel. Risque de confusion post-partum. Comportement imprĂ©visible. Refus apparent de coopĂ©ration avec le pĂšre.
Je lus les mots un par un, comme on regarde des insectes sortir dâune fissure.
Refus de coopération.
Ces trois mots me ramenĂšrent Ă toutes les femmes croisĂ©es dans les salles d'attente, celles qui parlaient trop fort pour ĂȘtre entendues, celles qu'on disait difficiles parce qu'elles demandaient une seconde opinion, celles qui s'excusaient avant mĂȘme de dire qu'elles avaient mal. Une mĂšre qui protĂšge devient vite une mĂšre qui exagĂšre quand la personne en face a besoin qu'elle se taise.
VoilĂ comment Daniel dĂ©crivait le fait que je nâavais pas signĂ© ma propre disparition entre deux contractions et un bip de moniteur.
MaĂźtre Vautrin prit le document.
â Le mĂ©decin signataire est le docteur Lemaire.
HélÚne leva les yeux.
â Le psychiatre des Brooks ?
â Celui qui intervient dans leurs dossiers familiaux depuis des annĂ©es.
Je sentis la colĂšre monter si vite que jâeus peur de ce quâelle ferait Ă mon corps. Une infirmiĂšre, voyant mes doigts se crisper autour de Lucas, sâapprocha avec douceur.
â Respirez, madame. Pour eux.
Pour eux.
Cela suffit. Je respirai.
Adrien se tourna vers le directeur médical.
â Le docteur Lemaire a-t-il examinĂ© ma petite-fille ?
â Non, monsieur.
â A-t-il consultĂ© son dossier mĂ©dical ?
â Pas par voie officielle.
â Alors il ne mettra pas un pied dans cette chambre.
Le directeur hocha la tĂȘte, soulagĂ© que quelquâun dâautre porte lâautoritĂ©.
MaĂźtre Vautrin, elle, sourit Ă peine.
â Quâil vienne. Dans un bureau. Avec enregistrement, conseil prĂ©sent et demande de justification. Les faux experts adorent lâurgence jusquâau moment oĂč on leur demande de signer sous serment.
à minuit passé, Daniel rappela.
Je ne dĂ©crochai pas. HĂ©lĂšne posa mon tĂ©lĂ©phone sur la table, haut-parleur activĂ© aprĂšs lâaccord de MaĂźtre Vautrin.
Sa voix arriva, nerveuse sous le vernis.
â Claire, tu es en train de te faire manipuler par ton grand-pĂšre. Tu viens dâaccoucher, tu nâes pas claire. Ăcoute-moi, je peux encore empĂȘcher les choses de devenir sales.
Je regardai les jumeaux.
â Elles le sont dĂ©jĂ .
Il y eut une pause.
â Tu ne comprends pas ce que tu fais.
â Explique-moi.
Ma propre voix mâĂ©tonna. Calme. Presque curieuse.
Daniel tomba dans le piÚge avec la fatigue des hommes qui confondent silence féminin et faiblesse.
â Si tu me forces Ă passer par la justice, je demanderai une expertise. Tu as un historique familial instable. Ta mĂšre a coupĂ© les ponts avec son pĂšre. Tu es obsessionnelle avec lâhĂŽpital. Tu as paniquĂ© pendant la grossesse. Tout ça se documente.
Adrien ferma les yeux.
HélÚne devint livide.
â Et Vanessa ? demandai-je.
â Ne la mĂȘle pas à ça.
â Elle porte mon manteau, Daniel.
â Parce quâelle aura besoin dâune stabilitĂ© que tu refuses dâoffrir.
â Elle est enceinte ?
Silence.
Pas long.
Suffisant.
â Bien sĂ»r, dit-il enfin.
â De toi ?
Cette fois, il raccrocha.
MaĂźtre Vautrin arrĂȘta lâenregistrement.
â Merci. TrĂšs utile.
Je voulus rire. Je nây arrivai pas.
La nuit fut longue. Pas seulement à cause des soins, ni des réveils des jumeaux, ni de la douleur sourde sous mon ventre. Longue parce que je sentais une fatigue ancienne s'installer, celle des femmes qui doivent prouver qu'elles sont saines d'esprit à ceux qui organisent méthodiquement leur destruction. HélÚne dormit vingt minutes dans un fauteuil. Mon grand-pÚre resta dans le couloir, comme un garde trop tardif mais enfin utile.
Le lendemain matin, le docteur Lemaire se prĂ©senta dans un costume trop Ă©lĂ©gant pour un homme qui prĂ©tendait rĂ©pondre Ă une urgence mĂ©dicale. Il salua Adrien avec moins dâassurance quâil ne lâaurait voulu.
La rĂ©union eut lieu dans une salle vitrĂ©e du service administratif. Je nây assistai pas ; mes mĂ©decins refusĂšrent. Mais HĂ©lĂšne me raconta tout plus tard.
Maßtre Vautrin avait demandé :
â Ă quelle heure avez-vous examinĂ© Madame Delmas ?
â Je nâai pas pu, compte tenu de la situation.
â Sur quels Ă©lĂ©ments fondez-vous donc lâurgence psychiatrique ?
â TĂ©moignages familiaux.
â De qui ?
Il avait hésité.
â Monsieur Brooks et sa mĂšre.
â Avez-vous connaissance du fait que Monsieur Brooks a remis des papiers de divorce Ă Madame Delmas quatre heures aprĂšs un accouchement prĂ©maturĂ© ?
â On mâa parlĂ© dâune sĂ©paration nĂ©cessaire.
â Avez-vous connaissance du message vocal oĂč il explique vouloir vendre le domicile familial pour affaiblir sa position de garde ?
Le docteur Lemaire aurait alors blĂȘmi.
â Non.
â Avez-vous connaissance du fait que Madame Brooks mĂšre a Ă©tĂ© licenciĂ©e par le rĂ©seau Moreau pour dĂ©tournement dâinformations ?
Il avait demandĂ© un verre dâeau.
Ă la fin de lâentretien, il retira sa demande « dans lâattente dâĂ©lĂ©ments complĂ©mentaires ». Traduction : il venait de comprendre que les femmes quâon dĂ©clare fragiles gardent parfois de trĂšs bons avocats.
Mais Ăvelyne nâabandonna pas.
Ă seize heures, elle arriva Ă Sainte-Catherine.
Grande, fine, tailleur gris perle, cheveux blancs parfaitement coiffés. Daniel marchait à ses cÎtés. Vanessa derriÚre eux, sans manteau cette fois, le ventre toujours apparent sous une robe sombre.
Ils furent arrĂȘtĂ©s dans le hall par la sĂ©curitĂ©.
Ăvelyne ne cria pas. Elle nâen avait pas besoin.
Elle avait ce port de tĂȘte de certaines bourgeoises qui croient qu'une vie entiĂšre de salons leur donne des droits sur la vĂ©ritĂ©. Je la revoyais Ă notre mariage, dĂ©posant deux baisers froids sur mes joues, murmurant : « Daniel a besoin d'une femme solide. » Ă l'Ă©poque, j'avais pris cela pour un compliment maladroit. Ce n'Ă©tait qu'un avertissement : dans sa famille, une femme solide Ă©tait une femme qu'on pouvait charger jusqu'Ă ce qu'elle plie.
â Dites Ă Claire que je possĂšde ce quâelle croit protĂ©ger.
Lâagent transmit le message.
MaĂźtre Vautrin exigea de savoir quoi.
Ăvelyne fit remettre une copie de contrat.
Je la reçus dans ma chambre une heure plus tard.
En bas de page, il y avait une signature.
Celle de ma mĂšre.
Le document affirmait quâelle avait renoncĂ©, vingt-neuf ans plus tĂŽt, Ă tous ses droits sur le trust Moreau en Ă©change dâune somme dâargent.
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Ma mĂšre, la femme qui nâavait jamais achetĂ© une robe sans rĂ©flĂ©chir trois jours, aurait donc vendu mon avenir.
Ou quelquâun venait de fabriquer le plus vieux mensonge de toute cette histoire.