CHAPITRE 2 - CE QUâELAINE AVAIT ENTENDU

CHAPITRE 2 - CE QUâELAINE AVAIT ENTENDU
Ă lâhĂŽpital, lâinfirmiĂšre mâa demandĂ© trois fois si je voulais quâon appelle quelquâun.
Trois fois, jâai rĂ©pondu non.
Pas parce que je nâavais personne. Parce que je ne savais plus trĂšs bien Ă quel moment une personne devient « quelquâun ». Une sĆur Ă qui lâon cache la moitiĂ© de sa vie ? Une amie que lâon Ă©vite pour ne pas expliquer les manches longues ? Une voisine qui a dĂ©jĂ entendu les cris mais baisse les yeux dans lâascenseur ?
â Madame Brooks, vous acceptez quâon prenne des photos mĂ©dicales ?
Jâai hochĂ© la tĂȘte.
Ă trente-deux ans, jâapprenais quâon pouvait avoir honte de ce quâun autre vous avait fait. CâĂ©tait peut-ĂȘtre la chose la plus injuste que Grant mâavait volĂ©e : la simplicitĂ© de dire « câest arrivĂ© » sans sentir aussitĂŽt le besoin de sâexcuser.
AdĂšle est arrivĂ©e Ă une heure du matin. Son manteau nâĂ©tait pas fermĂ©, ses cheveux Ă©taient mal attachĂ©s, et elle avait ce visage que je lui avais connu le jour de la mort de notre pĂšre : calme, blanc, dangereux.
Elle ne mâa pas demandĂ© pourquoi je nâavais rien dit avant.
Elle a posé sa main sur la mienne.
â Il est en garde Ă vue.
â Pour combien de temps ?
â Assez pour que tu dormes une heure. Pas assez pour quâon se repose.
Jâai fermĂ© les yeux.
â Elaine va dire que jâai montĂ© tout ça.
â Elle a dĂ©jĂ commencĂ©.
Je les connaissais trop bien. La famille Brooks ne niait jamais frontalement quand il existait un risque dâĂȘtre contredite. Elle dĂ©plaçait le dĂ©cor. Grant ne mâavait pas fait peur : jâĂ©tais nerveuse. Elaine ne mâavait pas rabaissĂ©e : elle sâinquiĂ©tait. Dennis nâavait rien ignorĂ© : il avait prĂ©fĂ©rĂ© ne pas aggraver la dispute.
Une famille respectable transforme toujours les violences en malentendus de salon.
AdÚle a sorti son téléphone.
â Ton avocate a reçu le flux. Elle est au commissariat avec une copie.
â MaĂźtre Vidal ?
â Oui. Et elle a dĂ©jĂ parlĂ© au procureur.
Le nom de MaĂźtre Sarah Vidal me ramena trois mois en arriĂšre. Je lâavais consultĂ©e sous prĂ©texte dâun simple dĂ©saccord conjugal. Elle mâavait Ă©coutĂ©e longtemps, puis avait posĂ© une seule question :
â Est-ce quâil vous fait plus peur quand il crie ou quand il redevient tendre ?
Jâavais pleurĂ© avant de rĂ©pondre. Parce que, chez Grant, la tendresse nâĂ©tait plus un pardon. CâĂ©tait la laisse remise doucement autour du cou.
â Claire, mâa dit AdĂšle, il y a quelque chose dans la vidĂ©o que tu dois savoir avant demain.
Jâai senti mon ventre se serrer.
â Grant ?
â Pas seulement.
Elle a hĂ©sitĂ©, et ma sĆur hĂ©sitait rarement.
â La camĂ©ra nâa pas enregistrĂ© seulement la scĂšne de ce soir. Elle a gardĂ© les quarante-huit derniĂšres heures.
Jâai tournĂ© la tĂȘte vers elle.
â Jâavais rĂ©glĂ© lâeffacement automatique Ă vingt-quatre heures.
â Sarah pense que le systĂšme a sauvegardĂ© davantage aprĂšs lâactivation dâurgence. Il y a une conversation dâhier soir. Elaine et Dennis, dans la cuisine. Grant est arrivĂ© aprĂšs.
Je nâai pas demandĂ© Ă entendre. Pas tout de suite. Je regardais les plis du drap dâhĂŽpital, les lignes bleues, la lumiĂšre trop blanche. Mon corps avait traversĂ© la peur, mais mon esprit, lui, avançait encore dans le couloir sombre.
AdĂšle a posĂ© le tĂ©lĂ©phone entre nous. Elle nâa pas lancĂ© la vidĂ©o. Elle mâa laissĂ© choisir. CâĂ©tait la premiĂšre diffĂ©rence avec les Brooks : dans ma famille, quand elle fonctionnait encore, on vous donnait la vĂ©ritĂ© avec une poignĂ©e.
Jâai appuyĂ© sur lecture.
Lâimage venait de dessous lâĂźlot, donc on voyait Elaine de biais, son verre de vin Ă la main. Dennis Ă©tait Ă table, une enveloppe ouverte devant lui. Grant nâapparaissait pas encore.
Elaine disait :
â Si elle porte plainte, elle ruine tout. Il faut la faire passer pour instable avant quâelle ne parle Ă son avocate.
Dennis répondait :
â Tu crois vraiment quâelle osera ?
Elaine avait ri, doucement.
â Les femmes comme Claire nâosent pas. Elles veulent encore ĂȘtre aimĂ©es par les gens qui les dĂ©truisent.
Jâai senti AdĂšle se raidir.
Sur lâĂ©cran, Grant entrait dans la cuisine.
â Elle a appelĂ© Vidal, disait-il. Je lâai vu sur le relevĂ©.
Elaine posait son verre.
â Alors il faut provoquer une crise. Quelque chose de visible. Les voisins, la police, nâimporte qui. AprĂšs, tu diras quâelle se blesse pour attirer lâattention.
Dennis levait les mains.
â Je ne veux pas savoir.
Elaine sâĂ©tait tournĂ©e vers lui.
â Tu ne veux jamais savoir. Câest pour ça que tu es encore utile.
La vidĂ©o sâarrĂȘtait lĂ .
Lâair me manquait, mais pas comme avant. Avant, jâĂ©touffais parce que je doutais. LĂ , jâĂ©touffais parce que je savais.
AdÚle a repris le téléphone.
â Claire, ils ont prĂ©parĂ© ça.
Je nâai pas pleurĂ©.
Je crois que la vraie terreur a parfois un noyau trĂšs froid.
â Dennis aussi ?
â Il nâa pas arrĂȘtĂ©. Il a entendu. Ce sera Ă la justice de qualifier, mais moralementâŠ
Elle nâa pas fini.
Je nâavais pas besoin.
Le lendemain matin, Maßtre Vidal est venue dans ma chambre avec un tailleur gris, un dossier épais et des cernes qui ne lui enlevaient rien de sa précision.
â Grant va demander une interdiction de diffusion des vidĂ©os, a-t-elle dit. Il va soutenir que vous lâavez piĂ©gĂ©.
â Et Elaine ?
â Elle va prĂ©tendre vous protĂ©ger contre vous-mĂȘme.
â Dennis ?
Sarah a pincé les lÚvres.
â Il va dire quâil dormait.
Pour la premiĂšre fois depuis longtemps, jâai souri.
â Il Ă©tait assis dans ma cuisine, sur la vidĂ©o.
â Oui. Mais certains hommes appellent ça dormir quand ils ne veulent pas assumer dâavoir Ă©tĂ© Ă©veillĂ©s.
AdĂšle a presque ri.
Sarah a ensuite posé une feuille sur mon lit.
â Il y a un autre point. Les comptes.
Jâai levĂ© les yeux.
â Quels comptes ?
â Vos comptes communs. Grant a transfĂ©rĂ© de lâargent hier matin vers une sociĂ©tĂ© de conseil appartenant Ă sa mĂšre. Quatre cent vingt mille euros.
Le monde a rétréci autour de cette somme.
Ce nâĂ©tait pas seulement notre Ă©pargne. CâĂ©tait lâargent de la vente de lâappartement de mon pĂšre. Celui que jâavais gardĂ© pour acheter un petit cabinet de kinĂ©sithĂ©rapie quand jâaurais enfin quittĂ© lâentreprise familiale des Brooks.
Sarah a poursuivi :
â Il a aussi prĂ©parĂ© une requĂȘte. Il veut vous prĂ©senter comme incapable de gĂ©rer vos biens.
Jâai regardĂ© la fenĂȘtre. Le jour montait sur Paris, pĂąle et indiffĂ©rent.
Grant avait voulu prendre mon corps, ma parole, ma crédibilité.
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Maintenant, il essayait de prendre la derniĂšre chose que mon pĂšre mâavait laissĂ©e.
Et câest Ă ce moment-lĂ que MaĂźtre Vidal a reçu un appel qui a fait pĂąlir mĂȘme AdĂšle.